Ennemis intérieurs de Sélim Azzazi

Résonner avec notre époque, c’est ce qui pourrait nous venir à l’esprit lorsque l’on regarde « Ennemis intérieurs », premier court-métrage de Sélim Azzazi, sélectionné et primé par notre équipe Format Court au Festival du court-métrage de Villeurbanne.

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Nous sommes dans les années 90 (lorsque le terrorisme naissant se développe en France). Un homme né en Algérie française et de nationalité algérienne vient faire sa demande de naturalisation dans un commissariat de police et se retrouve confronté à une avalanche de questions posées par l’inspecteur de police. Ce qui aurait pu être un rendez-vous tout en complaisance engouffre les deux hommes dans ce qui va se transformer en duel. Une bataille rangée entre deux identités, entre deux perceptions d’une nation et d’une nationalité.

Salah, la quarantaine passée (joué par Hassam Ghancy) alterne entre incompréhension et peur. Ayant eu affaire à la justice il y a quelques années, il se retrouve confronté à un interrogatoire qui lui rappelle certains flashbacks concernant des amis qu’il a fréquentés quelques années auparavant. Ce qui semble lointain pour lui ne l’est apparemment pas pour l’homme en face de lui (Najib Oudghiri). Le fonctionnaire de police, lui, jongle entre acharnement et chantage jusqu’à ce que Salah, en colère, lâche prise, totalement dégoûté par la situation.

Sélim Azzazi propose une mise en scène très sobre, presque théâtrale, qui nous entraîne pendant de longues minutes dans un enfermement dû aux rares mouvements de caméra. Tout le film se passe dans une seule et même pièce et est filmé d’une façon ou tout est donné en priorité à l’échange entre les deux personnages. Ce huis clos s’additionne par une obscurité apparente qui se modifie au fur et à mesure et renvoie à une chronologie qui s’assombrit comme pour un peu plus nous enfermer et compter les heures de « souffrance » interminable de Salah. Lentement, nous montons en pression et en tension avec lui par les répétitions de gros plans et de plans rapprochés qui nous fixent dans une exactitude de jeu. Le spectateur devient alors témoin de l’épreuve endurée par Salah, du doute émis par le policier sur la sincérité du demandeur et de la méfiance entre les deux personnages. Cette souffrance est alors le témoin deux identités qui se font face.

Cette identité est certainement magnifiée par Hassam Ghancy . Son rôle fait ressortir la violence de la situation et l’on pourrait même y trouver une continuité dans son jeu avec le sombre – mais tout aussi important sociologiquement – « Les Frémissement du thé » de Marc Fouchard, où il incarne un musulman confronté à un skinhead. Les deux films étant sélectionnés aux Oscars, la référence est nécessaire par leur justesse similaire sur le thème – l’identité – mais aussi différent sur la manière de traiter le sujet.

« Là-bas je suis encore plus un immigré qu’ici »

« Ennemis intérieurs » intériorise une réflexion sur la « réintégration », à travers Salah. Concept méconnu mais caractéristique de la France et de son attitude envers ses anciennes colonies.
Le personnage alterne entre différents sentiments. Ici, le film met en évidence, à la fois la volonté d’appartenance à un pays qui l’a vu grandir – mais qui émet des suspicions sur cette même volonté – et un rejet d’un pays qui l’a vu naître, Droit du sol ou droit du sang ? Salah ancien condamné, se voit, par son passé, doublement jugé. Double rejet pour une double amertume. À l’inverse, la perception de l’homme en face, jeune fonctionnaire de police apparemment d’origine marocaine ne comprend pas. La question « Etre français, c’est quoi pour vous ? » pourrait résumer tout le combat entre ces deux hommes.

D’un côté, ce fonctionnaire de police, issu de l’immigration mettant en avant la nationalité et considérant qu’être français est un devoir et qu’une identité personnelle ne doit pas primer sur une identité nationale et que rien ne déroge à cette règle. De l’autre, un homme qui par son passé appartient à deux cultures et à qui l’on demande – hélas, à travers certains préjugés – de ne pas déroger à l’identité nationale. Droit du pardon ou droit de suspicion pour ces deux hommes issus de cette immigration et au vécu sûrement différent ?

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C’est à travers le questionnement de l’humain et de son identité, – sujet universel – et de cette négligence au profit d’une nation idéalisée que cette critique sociale prend un point de vue réaliste sur la société française en 2016. D’un point de vue cinématographique et politique, le film se penche sur la difficulté d’intégration d’hommes et de femmes arrivé(e)s en France et celle-ci se résume en un échange neutre et simple qui valorise le jeu des acteurs et sa tension qui en incombe.

Une résonance politique, ou géopolitique, une réflexion sur l’identité. « Ennemis intérieurs » est plus social qu’il pourrait n’en paraître. C’est toute une société qui se reflète dans ce film. Une société française qui s’interroge depuis plusieurs années sur son identité. Une histoire qui reflète l’Histoire.

Clément Beraud

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