Dernière porte au sud de Sacha Feiner

Récompensé du Prix Format Court au 24ème festival Le Court en dit long, « Dernière porte au sud » est un film d’animation de Sacha Feiner, adapté de la bande dessinée éponyme de Philippe Foerster.

Le réalisateur belge a fait ses études de graphisme et de communication à l’école d’art de la Cambre à Bruxelles. À la sortie de son premier film professionnel, « Un monde Meilleur », il bénéficie déjà d’une belle communauté de fans grâce notamment au « Gremlins fan Film » qui le fait connaître sur la toile.

Perfectionniste et travailleur, il prend le parti de s’approprier presque toutes les étapes de la production de ses films et s’impose ainsi comme un réalisateur multitâche qui cultive un univers très singulier.

Dans la tête d’un enfant

Avec « Dernière porte au sud », Sacha Feiner a voulu retranscrire le sentiment d’effroi ressenti lorsqu’il a découvert cette petite histoire à un âge très jeune, peut-être trop jeune. Enfermés dans un manoir immense, un enfant et sa tête siamoise un peu bizarre n’assimilent le monde qu’à ce lieu fait de pièces reliées par des couloirs et d’étages reliés par des escaliers. Un jour, ils aperçoivent une lumière étrange et décident d’explorer le monde pour en trouver le bout. Dès lors, le point de vue de l’enfant guide le film tout entier.

Tout passe par son regard innocent et naïf. Ainsi, sa mère est constamment montrée par des contre-plongées vertigineuses accentuant sa silhouette longiligne et ses traits saillants. Le même procédé est utilisé pour présenter le père ou comme dit le garçon, le créateur qui n’existe qu’à travers une vieille peinture. La vision de ce père au regard terrifiant est soulignée par une fumée mystérieuse et un lent traveling avant comme pour amplifier le ‘dark side’ du personnage. Aux visions disproportionnées des parents, se superposent celle du manoir. Un manoir qui semble dépourvu d’une entrée comme d’une sortie laissant croire à un espace infini. Les couloirs et les étages qui emplissent ce lieu sombre forment un champ de jeu labyrinthique pour le garçon.

Pour mieux montrer encore l’histoire à travers le prisme de l’enfance, Sacha Feiner met à profit l’apparence du jeune garçon. Sa petite taille et cette tête ronde surprenante contrastent fortement avec les corps de ses parents et permettent une mise en relief radicale du manoir, rendant perceptible l’immensité du lieu. On peut également noter, la voix-off, très souvent redondante -puisqu’elle explique ce que l’on voit à l’image- comme une autre astuce avec laquelle le réalisateur réussit à nous faire adopter le point de vue de l’enfant. Il parvient à nous faire partager ses questionnements, ses doutes et surtout ses peurs. On découvre, en même temps que lui, l’univers sombre et hautement étrange qu’entretient le film.

Lorsque l’enfant trouve l’arme du créateur, il reproduit naïvement mais de façon logique le suicide du père enclenchant, dès lors, la mort de son innocence. Sur le toit du manoir, Feiner redonne à l’image du film, jusqu’ici en noir et blanc, des couleurs vives et flamboyantes et finit de tuer les illusions du garçon. Dans la tête d’un enfant, la mort n’est pas triste, la mort est belle et grande. La couleur redessine pour lui, le bout du monde tant de fois rêvé. Et si l’histoire empreinte au mythe de la caverne sa philosophie sur le passage de l’ignorance à la connaissance, le film réinvente, modernise ce mythe pour en faire une fable poétique et touchante.

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Le réalisateur a su retranscrire avec humilité son affection pour ce petit personnage grâce, notamment, à une attention particulière du détail et une présence presque totale dans toutes les phases de la construction de son film. En optant pour une technique qui consiste à animer des marionnettes en temps réel devant un fond vert, puis de les incruster dans un décor miniaturisé, Sacha Feiner n’a pas choisi la facilité mais est parvenu, néanmoins, à toucher du doigt le bout du monde de Foerster. Il nous livre, par un humour noir que sous-tend l’esthétique fantastique proche de la tendance expressionniste, une fable universelle où l’ascension vers le savoir est un combat de tous les jours. C’est en mêlant l’enfance et l’innocence à l’étrange qu’il déclenche chez nous un attachement réel pour ce petit garçon. Avec cette adaptation, il prouve une fois de plus sa capacité à rendre hommage à ses maîtres spirituels.

Marie Winnele Veyret

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