Kordian Kądziela : « J’adore les films dont les personnages sont tiraillés entre deux mondes – le monde réel et leur univers mental »

Alors qu’il sort tout juste de l’École de cinéma Krzysztof Kieślowski à Katowice, en Pologne, nous avons pu interviewer cet été Kordian Kądziela, que nous suivons depuis novembre dernier, suite à la découverte de son film d’école Larp, présenté au dernier Festival du court métrage européen de Brest et primé par Format Court.

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Peux-tu nous parler de ta formation ? Comment t’es-tu dirigé vers la réalisation ?

En réalité, j’ai voulu être réalisateur dès l’âge de 5 ans. Je ne savais pas vraiment ce que faisait un réalisateur mais je savais que je voulais faire des films. Mon oncle, qui vivait juste à côté de chez nous, était le propriétaire d’une boutique de location de VHS, j’ai donc eu la possibilité de regarder beaucoup de films lorsque j’étais enfant. Le plus étrange, c’est que plutôt que de regarder plein de films les uns après les autres, je préférais regarder une petite poignée d’entre eux, comme Les Aventures du Baron Munchausen ou Willow, un nombre incalculable de fois. J’ai eu une période de doutes face à l’idée de devenir réalisateur lorsque j’étais au lycée car j’ai commencé à me dire que ce n’était qu’un rêve impossible à réaliser. J’ai pensé devenir critique musical, et j’ai commencé à écrire quelques articles, mais tout a changé quand je suis allé voir Kill Bill vol.1 au cinéma. Je pense qu’on peut voir dans ce film un pur amour pour le cinéma. J’ai tellement été ébahi par ce film que ça m’a décidé à m’inscrire en école de cinéma, à la Krzysztof Kieslowski Faculty of Radio and Television, à l’université de Silésie à Katowice.

Larp, court métrage réalisé dans le cadre de tes études, a pour toile de fond le monde du jeu de rôle grandeur nature, et crée un second univers qui vient s’imbriquer dans la fiction, une sorte de mise en abîme. Pourquoi cet univers en particulier ?

Pour Larp, j’ai choisi l’univers du jeu de rôle parce que j’adore les films dont les personnages sont tiraillés entre deux mondes – le monde réel et leur univers mental, comme c’est le cas dans l’un de mes films préférés La Science des rêves de Michel Gondry. Je voulais faire mon propre film avec ce genre de personnage et je voulais également raconter l’histoire d’un jeune garçon qui devient un homme. Peut-être parce que c’est ce que je vivais à ce moment là ? De plus, j’ai participé deux fois à des jeux de rôles grandeur nature par le passé. Mon ami d’enfance est aujourd’hui l’organisateur d’un des plus grands jeux de rôle grandeur nature en Pologne. Il y a quelques années, avant que je n’intègre l’école de cinéma, il m’a proposé de participer à l’un de ses jeux de rôles en forêt et je suis ainsi devenu, pendant trois jours, un propriétaire terrien qui souhaite récupérer sa terre par conspiration. C’était une expérience inhabituelle et inoubliable, si bien que quelques années plus tard, lorsque je cherchais un sujet pour mon film d’école, je me suis dis que le monde des joueurs grandeur nature (« larpers ») serait idéal pour construire une histoire. Lorsque j’ai créé le personnage de Sergiusz, je me suis beaucoup inspiré de mes souvenirs de jeu de rôle. Sergiusz est un assemblage de traits de personnalités de quelques personnes rencontrées dans ce contexte.

La première scène du film donne l’impression au spectateur qu’il est en train de regarder un film d’ « heroic fantaisy », est-ce un genre cinématographique (et littéraire) que tu affectionnes ?

Pas vraiment. Je n’ai pas de genre de film préféré. J’aime simplement le bon cinéma peu importe le genre. J’aime tout autant regarder des drames sociaux que les Batman à partir du moment où le réalisateur parvient à raconter l’histoire suffisamment habilement pour que je me prenne au jeu. J’aime les films qui me surprennent et c’était là le but principal de la scène d’introduction de Larp – surprendre les spectateurs en montrant le contraste entre l’imagination du personnage principal et la réalité.

Comment Lockjaw, film que tu as réalisé après Larp et dans lequel un trio d’artistes amateurs rêve de conquérir le monde de l’art a-t-il été produit ? L’École Polonaise de Mockumentaire mentionnée sur ton site internet existe-t-elle réellement ?

Lockjaw est un film d’école, mais nous n’avons pas eu l’argent alloué par celle-ci car nous n’avons pas démarré le tournage à temps, nous avons donc dû trouver les financements par nous-mêmes. Tous les membres de l’équipe ont travaillé bénévolement, y compris les acteurs. Ils aimaient tous le scénario et connaissent ce genre de situation. Au final, nous étions une bande de copains qui voulait faire ce film ensemble. On a tourné le film par étapes. Lorsque nous avons réuni un peu d’argent, nous avons organisé la première journée de tournage, puis nous avons attendu un mois avant de mettre en place les deux jours de tournage suivants, et plus d’un an s’est écoulé entre le premier et les trois derniers jours de tournage ! Michał Pukowiec, directeur de la photographie sur Lockjaw, et moi, avons créé un groupe qui s’appelle Polish School of Mockumentary (École Polonaise de Documenteur) et nous voulons réaliser d’autres films, émissions télévisées ou clips dans le style de la comédie « mockumentaire ». Nous venons de terminer le premier épisode d’une série « mockumentaire » intitulée Tyci Brat et notre producteur cherche désormais des chaînes de télévision ou en ligne qui soient prêtes à acheter une saison entière.

Peux-tu expliquer le concept de « mockumentaire » tel que tu le vois ?

Le concept du « mockumentaire » repose sur l’utilisation du récit documentaire pour raconter des événements ou développer des personnages totalement fictifs. C’est un peu ce qu’on pourrait appeler un faux documentaire. Je pense que c’est une très bonne façon de réaliser une comédie parce qu’on utilise la confiance que les gens peuvent avoir dans la réalité du documentaire. Ainsi, au bout de quelques minutes, une fois que le spectateur commence à croire à l’authenticité du personnage, vous pouvez commencer à placer ce dernier dans des situations étranges ou absurdes qui vont créer un effet comique, tandis que la même situation dans une comédie classique « non-mockumentaire » pourrait être peu crédible et sans effet comique.

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Lockjaw questionne avec humour le monde de la performance artistique, et ce qui fait une œuvre d’art. Ce questionnement du statut complexe (et parfois ridicule) de l’art est-il quelque chose que tu appliquerais au cinéma ?

Bien sûr. Lockjaw n’est pas une critique de tout le monde de l’art mais une critique de tout ce qui peut être trop calculé dans l’art. Je voulais attirer l’attention sur les artistes qui pensent qu’on peut réaliser un chef d’œuvre simplement en assemblant des morceaux d’œuvres réalisées précédemment. Ce genre d’artistes existe dans tous les domaines de l’art – y compris dans le cinéma. Il y a quelques semaines j’ai vu The Lobster de Yorgos Lanthimos et j’étais en colère après la projection. J’ai eu la sensation que l’on cherchait à me tromper en me montrant un film qui prétend être plus que ce qu’il n’est réellement. Tadeusz Sobolewski – un très bon critique de cinéma polonais – appelle ce genre de film une «contrefaçon de chef d’œuvre ». C’est de cela que parle Lockjaw, de la réalisation de faux chefs d’œuvres.

De quoi parle le premier épisode de Tyci Brat ?

Tyci Brat parle d’une famille issue d’une petite ville et dont le plus jeune membre est aussi le plus riche. Le plus jeune des frères est le troisième vidéo-blogueur le plus populaire du pays. Le point positif, c’est qu’il gagne de l’argent pour toute la famille mais d’un autre côté, cela pose problème en terme de hiérarchie familiale, en particulier face à la fierté d’un père. Le fait que le père se retrouve à emprunter de l’argent à son fils de 14 ans ne favorise pas la bonne ambiance. Comme si cela n’était pas suffisant, le garçon a de plus grandes ambitions. Il veut être le premier vidéo-blogueur du pays, il a donc l’idée de créer une émission de télé-réalité sur sa famille. Il invite chez lui une petite équipe de tournage qui n’a précédemment filmé que des mariages, des bals de promo, des enterrements, etc… Le premier épisode parle d’une « visite d’intégration ». Chaque membre de la famille doit se présenter face au « metteur en scène de leur vie de famille ». Il devient très vite clair que c’est une véritable maison de fous face à une équipe de tournage tout aussi délurée. La visite d’intégration, et donc le premier épisode, se termine en désastre social.

Est-ce différent pour toi d’écrire pour la télévision par rapport au cinéma ? Aimes-tu ça ?

C’est différent d’écrire pour la télévision – il faut être plus clair, plus spécifique et penser constamment aux spectateurs avec une télécommande dans les mains. Au cinéma on peut s’essayer à de longues introductions de personnages par exemple. À la télévision, lorsqu’il s’ennuie ou ne comprend pas quelque chose, le spectateur peut simplement changer de chaîne. Mais en réalité j’aime ça, c’est comme une leçon de discipline pour les scénaristes.

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La télévision et l’écran sont comme des leitmotivs dans tes films, car ils apparaissent toujours à l’image ou deviennent même le sujet du film, comme dans Tiwi. Comment expliques-tu cela ?

Je n’avais jamais réalisé que j’avais autant d’écrans de télévision dans mes films. Maintenant que tu le dis je dois bien reconnaître que c’est vrai mais je ne l’explique pas de façon rationnelle. Je n’ai plus d’écran de télévision depuis plusieurs années mais enfant, je la regardais beaucoup. C’est peut-être une sorte de désir inconscient.

Peux-tu nous parler de ton dernier court métrage, Dregs ?

Dregs est une comédie amère sur une diseuse de bonne aventure d’émission télévisée (comme celle-ci : https://www.youtube.com/watch?v=QlLjmJvnevw&app=desktop). Ces émissions sont très populaires aujourd’hui en Pologne. Elles sont diffusées tard dans la nuit et chaque minute d’appel coûte très cher. Quand vous appelez une voyante à la télévision au beau milieu de la nuit et que vous êtes prêt à dépenser beaucoup d’argent pour ça, c’est que cela doit sûrement être votre dernière option et que vous devez être extrêmement désespéré. Les gens y posent des questions très sérieuses concernant des problèmes avec leur époux, leurs enfants qui ont fait une fugue, etc…, et la partie la plus choquante c’est que ces voyantes regardent leurs cartes (ou leur boule de cristal, ou pierres, ou marc de café) et donnent des réponses très précises. Cela m’a choqué car de toute évidence il s’agit d’une arnaque mais le spectateur désespéré fera exactement ce que la voyante lui a dit. C’est une énorme responsabilité que de changer le cours de la vie de quelqu’un de la sorte, surtout lorsqu’il/elle vit un moment aussi important, mais ces voyantes ne semblent absolument pas s’en préoccuper. Je ne veux pas trop spoiler le scénario de Dregs mais il s’agit d’une voyante de télévision qui provoque accidentellement la tentative de suicide d’un de ses clients et qui tente de le retrouver afin de savoir s’il est toujours vivant. Nous terminons actuellement le montage et Dregs sera diffusé en 2017.

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As-tu envie de te diriger vers le long-métrage ?

Oui, j’ai même commencé l’écriture d’un scénario de long-métrage mais il est encore trop tôt pour en dire plus. Croisons les doigts !

Propos recueillis par Agathe Demanneville

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Pour en savoir plus sur le travail de Kordian Kądziela, consultez son site internet

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