Sous le soleil de Qiu Yang

Une femme trébuche en sortant du bus. Un adolescent témoin de la scène accompagne à l’hôpital la blessée qui sombre dans le coma. La famille de la victime accuse alors le garçon d’avoir lui-même provoqué l’accident et demande une réparation monétaire à ses parents… En dépit d’un pitch qui devrait d’ordinaire donner suite à une enquête et au triomphe de la vérité, le réalisateur Qiu Yang préfère effectuer une étude des mœurs et des comportements de ses compatriotes.

« Sous le Soleil » est le court-métrage de fin d’études de Qiu Yang. Sélectionné dans la compétition internationale du festival de Clermont-Ferrand, le métrage se démarque dès ses prémisses par la simplicité de sa mise en scène et le point de vue magnanime que l’auteur pose sur un fait divers récurrent en son pays – les arnaques et chantages en tout genre.

L’approche minimaliste employée par Qiu Yang n’est pas une facilité, c’est la preuve d’un récit maitrisé dont chaque élément est soigneusement pesé et ordonné afin de lui donner la place appropriée pour porter le récit au-delà de la simple chronique de faits divers. La mise en scène du « fait » lui-même, l’accident ou l’agression c’est selon, est un exercice de haute voltige cinématographique – un plan séquence de 2 minutes et 30 secondes alignant un travelling avant, un panoramique et un zoom. Dans le même cadre, l’auteur plante le décor, présente l’adolescent, l’accompagne jusqu’au bus qu’il attend, le bus arrive et s’arrête au devant du garçon, une passagère avance vers la sortie que nous ne voyons pas, puis le moteur s’arrête et du silence surgit la voix hors cadre du chauffeur qui demande ce qui est arrivé à la passagère. La scène se clôt sans qu’il nous ait été donné de voir l’accident, la victime, ou l’agresseur présumé, nous laissant dépendant des propos que chacune des « parties civiles » tiendra par la suite sans autres preuves que leurs paroles.

Il y a quelque chose d’hitchcockien dans la grammaire cinématographique de Qiu Yang. La façon dont l’auteur découpe constamment ses cadres et orchestre le mouvement des corps pour ne nous donner que ce qui est nécessaire – et tout ce qui est indispensable – sans jamais nous laisser assez d’indices pour supposer plus loin que ce que l’image ne nous montre. En 19 minutes, et seulement 14 plans, le réalisateur multiplie les cadres dans le cadre, et dose ses mouvements de caméra pour ne jamais sombrer dans le superflu et la prouesse gratuite. Les choses arrivent naturellement, comme « en vrai », elles sont en elles-mêmes et c’est au cinéaste qu’il revient de les condenser en un tout cohérent.

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C’est toute la singularité de ce point de vue qui fait la beauté du film. Avant que le générique ne referme l’image, Qiu Yang capture les réactions et conséquences de cet incident sur les deux familles. Ainsi, nous savons pourquoi les protagonistes réagissent de telle ou telle manière, sans jamais savoir s’ils sont dans leurs droits de le faire. Et si dans ce papier les personnages sont anonymes, c’est qu’ils le sont également dans le film. Ils sont la mère, le père, la sœur, le frère, le fils, ils sont des personnes que l’on « connaît », ils ont des mobiles propres qui ne leur sont pas exclusifs. Le film s’émancipe de la chronique particulière pour se harnacher à l’individu et ses particularités.

Point d’orgue d’un film généreux, un détail de la dernière scène, un enfant qui détale dans une rue sombre pour ne pas être dérangé par les cris d’un supplicié (ni tenté d’intervenir lui-aussi ?), illustre une ultime fois l’absence de besoin de justice lorsque celle-ci implique un potentiel péril financier. Il ne vaut mieux pas se mêler des affaires des autres, y compris à leurs dépends, si cela peut coûter cher. Désormais, seule prévaut la santé économique dans un pays à la croissance exponentielle dont tout le monde ne profite pas, et dont chacun est convaincu que l’autre en profite bien assez.

Avec « Sous le Soleil », Qiu Yang trace avec parcimonie et humilité le portrait d’une humanité prête à s’adonner à de basses pratiques si elles lui sont favorables. Lucide et poétique, on ne s’étonne plus de l’attention soutenue que « Sous le Soleil » a reçu de nombreux festivals en un peu moins d’un an, y compris celle de la Cinéfondation cannoise qui l’inclue en compétition officielle en mai 2015.

Gary Delépine

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