Eden’s Edge, Three Shorts on the Californian Desert de Leo Calice et Gerhard Treml

Grand prix de la compétition Labo du festival de court métrage de Clermont Ferrand 2016, « Eden’s Edge, Three Shorts on the Californian Desert », traduit par « Aux confins de l’Eden, trois courts métrages dans le désert californien», des Autrichiens Leo Calice et Gerhard Treml, est une invitation au voyage à travers un paysage récréé grâce à l’animation et qui prend sens lorsqu’il est mis en relation avec les récits de trois protagonistes lointains, presque invisibles, présents avant tout sous forme de voix-off. Le film regroupe en réalité une série de trois courts métrages, initialement au nombre de neuf, qui présentent, en prises de vue aérienne, trois installations artistiques de « Land Art » au milieu du désert californien.

Chacun de ces films offre une mise en scène et un récit de vie d’une figure locale, imprégnée par ce décor gris sablonneux, qui, lorsque dépourvu de toute figure humaine, ressemble à un mur de béton sur lequel on aurait dessiné. Le visage du narrateur n’est jamais visible, puisque vu d’en haut, seule sa voix et son monologue nous aide à s’approprier l’image et le lieu qu’elle met en scène. Chacun de ces films est constitué d’un plan fixe et d’un cadre restreint. Le désert de « Eden’s Edge » n’offre pas de grands espaces à perte de vue, de ligne d’horizon et de couchés de soleil époustouflants comme on en verrait dans un western. Pourtant, les artistes autrichiens, à la fois cinéastes, designers et architectes, se sont tout à fait appropriés les codes propres au genre cinématographique américain, celui du « storytelling », d’une narration à la première personne dans laquelle un narrateur d’âge mûr, riche d’une vie pleine d’épreuves, raconte son histoire sous forme de flashbacks. Produit par l’Office of Narrative Landscape Design, le film fait appel à cette capacité de raconter des histoires à travers le paysage, s’imprègne du folklore américain et explore la relation entre l’espace et la narration.

Eden’s-Edge-Leo-Calice-Gerhard-Treml

Ancré dans un territoire, chaque protagoniste évoque ses racines, et son rapport à la terre, qu’il soit spirituel pour le chaman amérindien, une question de subsistance pour la femme qui multiplie les petits boulots pour élever sa fille, ou un engagement pour un développement durable pour la cultivatrice. Chaque récit évoque un lien qui lie le protagoniste à ce milieu si particulier qu’est le désert, et chaque installation qui y est proposée fait écho au récit.

Le premier, nommé « Turtle Island », représente un cercle sacré qui prend la forme d’une tortue et sert aux rituels chamaniques du protagoniste. Le parking situé en face, qui lui est littéralement opposé, est le rappel à la civilisation moderne et aux traitements médicaux qu’il a voulu fuir, chaque place représenterait un homme qui comme lui, fut diagnostiqué schizophrénique. Le parking, tout comme la médecine traditionnelle, est un moyen de parquer les individus dans des espaces réduits, confinés et pré-définis, mais comme le fait remarquer le narrateur : « il nous faut de l’espace pour pouvoir réellement digérer tout ce qui se passe autour de nous ».

Eden's Edge (Three Shorts on the Californian Desert)

Le deuxième film, intitulé « Time Square », évoque la ville de New York et ses gratte-ciels qui sont ici reproduits dans une installation de cordes à linge vues d’en haut et de robes étendues qui flottent dans le vent, à l’horizontale, et rappellent des fenêtres d’immeubles. La narratrice de ce deuxième court métrage évoque son enfance en ville, les violences qu’elle renferme et sa peur de voir sa fille en subir les conséquences, tandis qu’elle accroche sur la corde à linge un nombre précis de robes, sensé représenté le nombre de robes qu’une femme porte dans sa vie jusqu’à son mariage. Dans le troisième film, nommé « Water and Worms », la femme et ses cultures de vers disposées en petits rectangles qui se font face représentent l’adaptation de l’homme à son environnement en opposition à la transformation de l’environnement par l’homme, en fonction de ses désirs et de ses besoins. Au contact des vers, la terre sèche et grisâtre devient fertile, ils participent au développement durable du territoire. Alors que son mari travaillait à la NASA, la narratrice de ce troisième film évoque « la nécessité de revenir à la terre après avoir conquis l’espace ».

Eden's Edge (Three Shorts on the Californian Desert)1

Les deux réalisateurs parviennent, tout en imposant au spectateur un champ de vision limité, à faire parler le paysage. Les mirages dont sont victimes les personnes qui s’aventurent dans le désert émanent ici de ces deux metteurs en scène-cinéastes qui recréent en partie le désert à l’aide d’images de synthèse et d’animation, créent l’illusion d’un animal totem ou encore d’une ville, mais qui comme le mirage, suscitent la fascination. Le désert et le récit qui l’accompagne sont une invitation au voyage dans les confins d’une Amérique où la notion d’appartenance au territoire dans le récit est omniprésente. Le film est aussi un appel au rêve et à une vie plus spirituelle, en accord avec la nature. Les protagonistes de « Eden’s Edge » imposent un certain respect car leur récit est plein de sagesse, de vécu et de sacrifices. Leurs voix, posées, nous invitent à tendre l’oreille et questionnent les limites du langage visuel, puisque l’immobilité de la caméra et le point de vue unique qui nous sont imposés nous poussent à nous concentrer sur la parole. « Eden’s Edge » nous amène vers les confins d’un désert américain indéniablement cinématographique qui regorge de récits à faire symboliquement sortir de la terre.

Agathe Demanneville

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