Marc Hericher. Le réel et le fantasmé

Avant la réalisation de son dernier court métrage « Corpus » (récompensé au festival Court Métrange 2015, par le prix Format Court), le travail de Marc Hericher s’organisait autour d’une dualité qui structurait l’espace visuel et narratif de ses films. Une dualité entre deux mondes : le réel et le fantasmé.

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« 25/75 Carcan », son tout premier film réalisé en 2006, alors qu’il était étudiant à l’École des Arts Décoratifs de Paris, est un condensé de tout ce qui fera la richesse de son futur travail. Ce court métrage en stop motion de 3 minutes s’ouvre sur la traversée énigmatique d’une ligne blanche qui vient départager l’écran en deux quantités : 25 et 75.

Puis, le décor du film se révèle face à deux pièces dont la superficie de chacune reprend les valeurs déterminés par cette ligne. Le cadre reste fixe. Pas de mouvement de caméra, ici c’est la scénographie du décor qui nous raconte une histoire. Un vieil homme sur un fauteuil roulant entre dans un vestibule exigu. Triste constat que sa vie : il tient à peine dans l’espace de la pièce tant son fauteuil est encombrant.

Comme pour s’échapper au 25 % de réalité dans lequel il est enfermé, le sommeil devient une échappatoire : il s’endort brusquement. Les 75 % restants du décor s’illuminent alors, révélant une autre pièce plus grande, lieu du déploiement de son rêve. Dans une mise en abyme visuelle, un écran de ciel se déploie à l’intérieur même de cette pièce, démultipliant l’espace. Pendant un court instant, le vieillard rêve et nage gracieusement dans ce qu’il croit être un océan de ciel infini.

La force de ce court métrage tient dans l’habileté à faire tenir autant d’espaces dans un cadre aussi exigu qu’une boîte à chaussures. Chacun de ces espaces interroge sur la place que l’on donne dans notre vie au rêve et à la réalité. Espaces qui semblent autant infinis que factices et restreints.

Par la suite, cette ligne blanche qui introduit l’action dans « 25/75 Carcan » prendra pleinement son sens dans son film de fin d’études, « Ollo » (2008). Elle deviendra l’enjeu narratif : que se passe-t-il lorsque l’espace du réel empiète sur celui du fantasme, jusqu’à le rendre inexistant ?

Dans le travail de Marc Hericher, il y a ce que l’on pourrait appeler des forces supérieures et invisibles, qui contrôlent les actions présentées à l’écran. Les espaces de réalités et de rêves semblent être délimités par cette ligne blanche dans un but précis. D’abord pour comparer ces deux mondes, puis pour dénoncer l’empiétement souvent fatal du réel sur l’imaginaire. Cette disparition progressive nous mène vers une réflexion : il est important d’avoir en tête un lieu imaginaire dans l’espace de notre réalité, comme un coin de repli intérieur. Sans quoi l’unique échappatoire au monde réel deviendra, à l’image du dernier plan de « Ollo », une minuscule fenêtre ouverte sur un coin de ciel, dans un grenier délabré.

« Corpus » son tout dernier court métrage représente une certaine rupture avec ces films précédents. Il n’y est plus question d’opposition, d’empiètement. Au contraire, c’est une installation où corps et machines se répondent de manière harmonieuse et chorégraphique.

Et pourtant cette installation filmée est déterminée là encore par un geste invisible à l’image. Une bille entre dans le cadre sous une impulsion mystérieuse, pour venir déclencher l’installation mécanique. Ce mouvement peut s’interpréter d’une multitude de manières. Peut-être est-ce la présence cachée du réalisateur, qui souhaite secrètement donner l’impulsion nécessaire à sa création ?

Sarah Escamilla

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