Sita chante le blues de Nina Paley

Édité par la librairie parisienne Potemkine, en association avec agnès b., « Sita chante le blues » est un objet d’une richesse exceptionnelle qui entraîne le spectateur dans l’univers éclectique de la réalisatrice Nina Paley. Outre le long-métrage de 82 minutes qui donne son titre au DVD, cette édition propose en bonus une sélection de six courts métrages réalisés par la cinéaste entre 2000 et 2002. Des formats très courts, entre 3 et 5 minutes, qui suffisent à transporter le spectateur. Enfin, un entretien de 19 minutes avec la réalisatrice clôt la présente édition. sita

Le support physique du DVD, présenté en livret, propose également deux courts textes, l’un de l’animateur Barry Purves qui « chante Sita » faisant part de son exaltation vis-à-vis du long métrage. L’autre évoque la bataille juridique à laquelle la réalisatrice à été confrontée pour les droits des chansons d’Annette Hanshaw, qui compose la bande originale de « Sita chante le blues » ainsi que l’implication de la réalisatrice pour la « culture libre ». Cette bataille est illustrée par la réalisatrice à la suite du texte. Avec cet ouvrage, Potemkine prouve une fois de plus sa volonté d’offrir au spectateur des œuvres de qualité, intelligentes et subtiles.

Cristal du long-métrage au Festival d’Annecy 2008 et Ours de cristal « Mention spéciale » à la Berlinale 2008 « Sita chante le blues » est le premier long-métrage de Nina Paley. Le film s’inspire des amours du prince Râma et de Sita, contés dans l’un des mythes fondateurs de la mythologie hindoue : le Râmâyana. Par amour, Sita suit l’exil de Râma, banni du royaume par son père. Vivant dans la forêt, elle est enlevée par Ravana, le roi de Lanka puis secouru par Râma et le dieu-singe Hanumân. Pourtant, une fois les amants réunis, la pureté de Sita est mise en doute et malgré les épreuves auxquelles elle se soumet sans s’indigner, elle est répudiée.

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Mettant en place différents points d’entrée dans le récit, la cinéaste réinterprète le mythe et multiplie les références. Chaque narration est soutenue par un style graphique propre. L’histoire de Sita est à la fois contée par trois personnages dont la représentation est librement inspirée du théâtre d’ombres oriental, illustrée par des dessins dont le style fait référence aux peintures traditionnelles indiennes, par d’autres rappelant l’univers des cartoons. Les transitions étant soutenues et magnifiées par le blues d’Annette Hanshaw, chanteuse des années 1920 dont les textes ironiques sont interprétées par Sita dans le film. Enfin, le récit est entrecoupé par l’histoire de Nina, avatar de Nina Paley dont le mari part travailler en Inde pour ne jamais revenir. Le style est ici simple, le trait léger et les couleurs assez neutres, ce qui s’oppose et contrebalance celle très vives du conte indou.

L’univers graphique extrêmement riche est parfaitement maîtrisé, chaque élément apporte quelque chose de fondamental à l’unité de l’œuvre. La réalisatrice passe avec une aisance magistrale d’une narration à l‘autre. Elle transcende les genres et les influences pour assigner à son propos un caractère universel. « Sita chante le blues » met le personnage féminin au centre du récit et magnifie avec humour et ironie le plus grand chagrin d’amour jamais conté.

Suite au long-métrage, l’édition DVD propose de faire découvrir ou redécouvrir six court métrages réalisés par la cinéaste, nous permettant ainsi de mieux comprendre le cheminement de son travail et les influences qui l’habite.

« The Wit and Wisdom of Cancer » établit un parallèle entre le corps malade, envahi de cellules cancéreuses qui se démultiplient et la Terre, peuplée d’êtres vivants dont le nombre, à l’instar des cellules, croit de manière exponentielle. Par le biais d’une conversation entre deux cellules cancéreuses, la réalisatrice aborde la notion d’espace avec beaucoup d’humour et une agilité incroyable. Le corps humain assiégé de métastase devient le reflet de l’espace terrestre que l’homme colonise et détruit pour s’y établir. Cette satire écologique donne à réfléchir sur la manière dont l’homme s’approprie l’espace qui l’entoure et l’accapare en dépit de ce qui lui préexistait.

On retrouve les mêmes thématiques dans « Fertco » par le biais de différentes techniques, la vidéo, le dessin, le collage, ce film de 3 minutes traitnt du désir d’enfanter, de se reproduire. Une femme se rend dans un centre de procréation et en ressort avec un caddy rempli d’ovules. Une vidéo montre des cellules qui se reproduisent de deux, à quatre puis huit. La femme enceinte met au monde son premier enfant, puis le deuxième, le troisième, le huitième. La poussette ne suffit plus à les contenir elle a désormais besoin d’un tank ! Elle est imitée par d’autres femmes lui ressemblant trait pour trait qui elles aussi mettent au monde des dizaines d’enfants. La encore, la démultiplication de l’être, montrée comme une invasion par la réalisatrice, est pointée du doigt.

Suivant le même fil conducteur, « The Stork » met en scène des cigognes qui volent dans le but d’apporter aux futurs parents l’enfant tant désiré. Le fond sonore est doux, les oiseaux volent en nombre au dessus des arbres. Mais à chaque baluchon tombant du bec des cigognes, ce ne sont pas simplement des enfants qui apparaissent mais des bombes qui explosent, laissant apparaître derrière la fumée un véritable package contenant l’enfant mais également la maison, la voiture ou encore la mère de famille. Une fois de plus, la réalisatrice procède à une démultiplication d’images similaires. Les photographies d’enfants, de maisons sont toutes identiques et s’agglutinent les une aux autres, finissant petit à petit par recouvrir la moindre trace de verdure. Un générique de fin apparaît : The stork … is a bird of war.

Dans ces trois premiers films, la réalisatrice traite, avec humour et non sans provocation, de l’impact de la présence humaine sur l’habitat naturel. Elle nous livre une vision chaotique des humains et de leur reproduction sur Terre, montrés comme des colonisateurs aux visages indifférenciés.

Avec « Fetch », Nina Parey change de registre et met en scène un homme promenant son chien. Dans ce film aux décors très simples et épurés, la réalisatrice explore le rapport de l’homme à son animal. Par un jeu d’échelles contant, les rapport de tailles et de distances entre l’homme et l’animal se distendent, une course de va et vient occupe tout le film, ce qui génère la confusion chez l’homme comme chez le spectateur. Par le biais de ce jeu, c’est le rapport de l’homme à la réalité qui est mis en exergue.

« Lexi » se détache des autres films présentés au sein de ce DVD. Dans ce film expérimental, la réalisatrice a filmé son chat, Lexi, et a ensuite traité l’image en post-production, faisant ainsi apparaître des couleurs, des effets d’ombre, de surbrillance sur l’animal au gré de ses mouvements. Le visuel, très esthétique, est accompagné d’une musique jouée par des instruments à corde épousant parfaitement les mouvements de l’animal. On retrouve d’ailleurs le chat au coté de Nina dans « Sita chante le blues ».

Enfin, « Pandorama » est une réinterprétation du mythe de Pandore. L’univers du film est assez psychédélique, des personnages, des formes, des couleurs apparaissent sur fond noir, d’abord de manière assez saccadée et espacée puis de plus en plus rapidement. Du point de vue sonore, on entend tout d’abord un dialogue entre deux personnages que l’on devine être Eve et le Serpent, la première voix encourageant l’autre à manger le fruit de la connaissance. Les mythes de Pandore et du Jardin d’Eden se confondent, le résultat qui s’ensuit est le même, la connaissance entraîne l’évolution vers quelque chose de plus brutal. Une musique rock très énergique prend le relais jusqu’à la fin du film. On voit des images de primates évoluer en homme puis en soldat, les images et le son s’accélèrent dans un crescendo constant jusqu’à la fin du film. Très expérimental, ce court métrage génère une sensation d’accélération assez oppressante qui ne peut aboutir qu’au chaos.

Les différents films de Nina Paley présentés au sein de cette édition DVD permettent d’une part de voir l’immense variété et l’évolution des techniques employés par l’animatrice, de l’autre part de repérer ka place grandissante laissée à l’humour et à l’ironie dans le traitements de sujets dont les enjeux sont en réalité sérieux et parfois préoccupants.

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En clôture de ce superbe ouvrage, se trouve un entretien de 19 minutes avec la réalisatrice. Nina Paley y évoque l’emprunt qu’elle à dû contracter pour pouvoir sortir « Sita chante le blues » en salle. Certaines compositions originales d’Annette Hanshaw, utilisées dans le film, n’étant pas libres de droit, elle s’est vue réclamer la somme de 220.000$. Depuis, Nina Paley mène un combat sans répit pour la culture libre et gratuite.

Pour appuyer son combat, la cinéaste à décider de mettre « Sita chante le blues » en libre accès sur internet, il est possible de télécharger ou regarder le film en ligne gratuitement, et si on le souhaite, de l’acheter par la suite. En activiste accomplie, Nina Paley lutte par le biais de ses films comme de ses actes pour faire évoluer les mentalités.

Paola Casamarta

Sita chante le blues de Nina Paley (82′, 2008). Édition Potemkine

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