With A Little Patience de László Nemes

Aux premiers abords, rien de très spectaculaire dans ce film, une certaine monotonie s’en dégage même. On y voit une jeune femme qui déambule dans un bureau administratif. Elle remplit des feuilles, répertorie des cartes. Des petits gestes anodins qui font le quotidien d’une employée de bureau. Et pourtant, au détour de ces regards furtifs, notre imagination se met en marche. Et c’est en cela que consiste le tour de force de László Nemes : il fait jouer notre imaginaire comme un espace en plus de l’écran pour y déployer la véritable histoire de son film.

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Réalisé en 2007 par ce jeune réalisateur hongrois, alors tout juste âgé de 30 ans, « With A Little Patience » interroge avec habileté la notion de représentation. Cela tient tout d’abord à une mise en scène minutieusement orchestrée qui sert de manière maligne les intentions du réalisateur. Unité de temps et d’espace, l’action se vit en temps réel sous la forme d’un plan séquence. Filmé avec une focale longue, le décor environnant est perdu dans un flou mystérieux. L’unique point net de l’image reste cette jeune femme silencieuse, repère central de l’écran. Tout au long de ce court métrage, László Nemes cache intentionnellement ce qui pourrait nous informer sur la nature et le contexte du film, obligeant le spectateur à scruter l’image et à tendre l’oreille plus qu’à l’habitude. Chaque détail anodin devient une information capitale, poussant notre imagination à tergiverser et à supposer un contexte.

Ce n’est qu’à la toute fin du film que le titre du court métrage prend tout son sens. Avec un peu de patience, ce mystérieux flou se délie dans un plan final où la focale longue laisse place à une image nette et frontale. Le contexte se révèle alors violemment à nous : la jeune femme travaille dans un camp d’extermination nazi et son bureau longe l’entrée des chambres à gaz. La limite de ce qui est montrable joue sur la limite géographique du lieu : on reste en périphérie du camp. Comme pour montrer son incapacité à aller plus loin dans la représentation, le réalisateur s’arrête à la fenêtre du bureau laissant le spectateur libre d’imaginer le reste.

Ce plan final élargit la durée du court métrage, poussant l’histoire au-delà de sa frontière filmique. Comme un déclencheur, il amène notre curiosité de spectateur à remonter le temps du film dans le but de comprendre. Qui est cette jeune femme ? Quel est ce bijou qui lui est discrètement donné au début de la séquence ? La mise en lumière d’un petit geste caché habilement sous une masse de gestes banals s’apparente à un jeu de piste. On tente de recouper les actions entre elles pour déceler ce qui nous est indirectement montré. Avec un tel procédé narratif et visuel, László Nemes fait appel à notre imaginaire lié à la mémoire collective que nous avons de la Shoah. On pense immédiatement aux objets volés aux déportés juifs lors de leurs arrivées aux camps. Cet appel à la mémoire immédiate – celle de la séquence du cout-métrage – liée à une mémoire plus grande, qui est celle de l’Histoire, met l’accent sur la difficulté que cela peut être de retracer les évènements du passé afin de rétablir la vérité. Perdu dans le temps, ce vol d’objets a pourtant participé à faire l’Histoire de la Shoah.

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« With A Little Patience » a reçu le prix du meilleur court métrage au festival de l’Hunguerian Film Week, pour « le traitement inhabituel de ce sujet délicat ». En novembre, sortira « Le fils de Saul », le premier long-métrage de de László Nemes. Il reprend le même procédé filmique que ce court, dans un contexte quasiment identique. Le film a remporté cette année le Grand prix au festival de Cannes. Il a cette fois-ci beaucoup divisé, provoquant nombreux débats sur la question de la représentation de la Shoah. Mais à tous, il a laissé ce même sentiment terrible de malaise et d’horreur. Dans « Le fils de Saul », le réalisateur a, cette fois-ci, choisi le point de vue d’un Sonderkommando, ces déportés juifs choisis par les SS pour accompagner les convois des déportés jusqu’aux chambres à gaz et par la suite extraire leurs cadavres et les brûler. Maintenant l’horreur est là, rendue floue à l’image certes, mais sous la forme de silhouettes ensanglantées, torturées. Dans les extraits disponibles avant la sortie du film, le son prend une place très importante, il devient l’élément le plus perceptible de la souffrance humaine. Très évocateur, il pousse le spectateur à supposer le pire. On en vient à regretter le personnage de la jeune employée des camps qui nous empêchait la projection totale dans l’horreur tant son regard semblait se restreindre à son petit monde bureaucratique.

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Enfin, on peut s’interroger sur la part de manipulation que présage ce long métrage. Le réalisateur semble dorénavant savoir utiliser l’imaginaire du spectateur avec brio. Il nous balade vers ces recoins les plus obscurs, sans cette fois-ci poser de limites.

Sarah Escamilla

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