Au moins le sais-tu d’Arthur Lecouturier ; Elena de Marie Le Floc’h et Gabriel Pinto Monteiro

La 23ème édition du festival Le court en dit long qui s’est tenu début juin au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris proposait une sélection de 44 films belges ou franco-belges, de création récente, répartis en six programmes thématiques. « Au moins le sais-tu » d’Arthur Lecouturier, récompensé par le Prix Coup de Cœur RTBF et « Elena » de Marie Le Floc’h et Gabriel Pinto Monteiro, Prix du scénario, sont deux films d’école dont les intrigues bien que très différentes présentent de nombreux points de convergence. En effet, tous deux abordent la question difficile de l’avortement et poussent à explorer les motivations, souvent complexes, incitant le choix de l’interruption de grossesse.

Le premier film nous introduit dans le quotidien d’Alexandra, une jeune femme d’apparence assez sèche qui, au milieu des cartons, finalise son déménagement. Elle sera dérangée par sa nouvelle voisine, une femme âgée cherchant à nouer des contacts dans son immeuble. L’accueil est glacial et la porte très rapidement fermée au nez de la nouvelle venue. Néanmoins, bien que tout semble les opposer, l’isolement qu’expérimentent les deux personnages finira par les rapprocher. Derrière la froideur et la détermination d’Alexandra, se cache, un drame personnel, cause fondamentale de son désir d’interrompre sa grossesse. Bien que manifestant un désir évident de rester seule, la jeune femme va peu à peu baisser ses barrières face à la fragilité, la douceur presque candide de la vielle femme. Tour à tour agacée, touchée, courroucée,  Alexandra sera amenée à se remettre en question, à porter un regard nouveau sur sa grossesse et les raisons pour lesquelles elle souhaite l’interrompre. Les attitudes des deux protagonistes se font écho, comme deux manières diamétralement opposées de faire face à des situations finalement assez analogues. Les images, très lumineuses, laissent toute sa place au sujet développé, ce qui a pour effet d’accentuer l’émotion, d’éclairer le jeu des deux actrices. Valentine Lapière, qui donne ses traits au personnage d‘Alexandra dévoile une interprétation tout en retenue. Le visage fermé, elle retranscrit parfaitement les tensions internes qui habitent son personnage, refusant de s’ouvrir aux autres, mais bouillonnant d’une colère qui ne demande qu’à jaillir.

La place de l’altérité face au choix de l’avortement est le point central du film ”Elena”. Ici, le personnage principal n’est pas la femme souhaitant mette un terme à sa grossesse, mais la fille de cette dernière : Elena. Issue d’une famille polonaise ayant émigré en Belgique, l’adolescente est la seule de la famille à parler français, elle joue donc le rôle de traducteur auprès de ses parents et est impliquée dans chacune de leurs décisions. Les premières images du film la montre avec l’une de ses amies, la conversation porte sur l’école et un garçon qui lui plait. Elena apparait comme une adolescente tout ce qui à de plus normal, ayant les mêmes centres d’intérêt, les mêmes préoccupations que les jeunes de son âge. Pourtant, lorsque sa mère doit se rendre à l’hôpital, c’est elle qui est chargée de jouer le médiateur entre ses parents et le corps médical. Dans ce rôle, elle est confrontée à une situation complexe, une situation d’adultes. Comprenant bien mieux qu’elle ne le devrait tout ce qui est en jeu, entre les semi-confessions de sa mère soudainement prise de panique et l’infirmière présente pour la prendre en charge, la jeune fille ne pourra tout traduire de façon littérale. Comment, à son âge, se comporter face à des révélations qui la dépasse ? Elena devra faire un choix qui, irrémédiablement, l’obligera à grandir.

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Par le biais de sujets difficiles, ces deux fictions traitent de la complexité des sentiments, des rôles parfois pesants que l’on s’attribue ou dans lesquels on nous cantonne. Ce sont également des histoires de femmes et de générations qui évoquent la nécessité de grandir, d’évoluer, de changer pour s’adapter à certaines situations. Surtout, ce qui rapproche ces deux histoires, c’est l’épure instaurée par leur réalisateurs, l’attention pleinement portée sur les personnages, les sentiments complexes qu’ils expérimentent et la manière dont ils tentent de les gérer. Les deux intrigues développent une tension qui implique immédiatement le spectateur. Il ressort de très bonnes choses de ces deux films d’écoles qui ont su se distinguer au sein d’une programmation vaste regroupant le meilleur de la création belge récente.

Paola Casamarta

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