Re:Frame – Scanning Time / Documenting Change

Le cinéma indien évoque dans un premier temps des images plutôt invraisemblables débordant de kitsch et le « mélodrame sur le mode de l’excès » comme dirait Peter Brooks. Le terme Bollywood suggère également une industrie faramineuse, la plus grosse production cinématographique du monde, exportée autant que son équivalent américain. Cependant, un certain cinéma indien a toujours évolué en marge du courant principal. Hors des sentiers battus et loin des formules populaires ou dogmatiques, celui-ci explore des narrations audacieuses et innovantes pour traduire les complexités d’une culture insaisissable, plurielle et hautement postmoderne.

Ce genre, qu’on nommera « expérimental », « parallèle » ou encore « d’art », connaît peu de diffusion en salle, relégué à de brefs circuits festivaliers, le plus souvent en dehors de l’Inde. La maison d’édition parisienne Lowave a consacré en 2009 un DVD à ce cinéma riche et méconnu regroupant sept courts métrages qui reflète l’Inde d’aujourd’hui.

Au rythme d’une berceuse hypnotique, « Endnote – Antaral » d’Ashish Avikunthak réinterprète la pièce absurde « Come & Go » de Samuel Beckett, en la transposant dans une Calcutta intemporelle et indéfinie. De la « dramaticule » originale, Avikunthak fabrique une sorte de « filmicule » en noir et blanc. Trois femmes, trois amies, Aditi, Ashwini and Kuheli, font écho aux protagonistes théâtrales Ru, Vi et Flo, elles-mêmes rappelant fort les Sœurs Fatales de « Macbeth ». Le récit se déroule autour d’une narration cyclique, ou les répliques superficielles et minimalistes se partagent entre l’un et l’autre personnage, les gestes se répètent de manière ritualiste, les jeux spontanés de l’enfance cèdent la place à une interprétation maniérée. L’artifice de la démarche est manifeste et pleinement assumé, la distanciation brechtienne poussée à son sommet. La mise en scène et l’image, quant à elles, favorisent un grand onirisme et une nostalgie.

Bengali-Tourist

Avec « Bengali Tourist », Sarnath Banerjee, auteur de bande dessinée renommé, livre sa première animation, basée sur les récits de l’explorateur algérien Ibn Battuta, qui a beaucoup voyagé en Asie au 14ème siècle. Banerjee transpose le texte historique à Calcutta de nos jours, et le protagoniste Battuta est incarné en miroir par Digital Dutt, un personnage récurrent dans l’œuvre du dessinateur. L’histoire côtoie l’Histoire dans un amalgame de médiums ludiques et allègres, mêlant images en live action et dessins 2D. Une réflexion pleine d’humour noir sur le phénomène de tourisme de « consommation ».

L’artiste mondialement connue Pushpamala N est connue pour ses œuvres provocatrices, titillant les sensibilités et détournant les points de vue établis sur la question d’identité postcoloniale. Le titre de son court métrage « Rashtriy Kheer & Desiy Salad », qui pourrait se traduire comme « Dessert national et salade domestique » est bien évocateur en lui-même, et donne une synthèse parfaite des contrastes et contradictions de l’Inde d’aujourd’hui, notamment par l’hybridité « Occident/Orient » dans le mélange de plats, caractéristique de la culture urbaine.

Le récit pour ainsi dire prend la forme d’un portrait de famille, la famille idéale selon les standards indiens : père à l’armée, mère aux fourneaux et enceinte (la maternité est considérée comme un état sacré dans la société indienne), et fils coquin à souhait. Sauf que le travail de Pushpamala, loin de se conformer aux stéréotypes quelconques de genre ou d’identité, ne cesse de questionner ceux-ci.

Dans un cadre minimal (une caméra fixe qui ne joue qu’avec les grosseurs de plans), les trois personnages font tour à tour, sur un tableau noir, l’inventaire des choses qui leur tiennent à cœur (ou qui leur pèsent, dans le cas du fils) : les stratégies militaires, les recettes et techniques de préservation culinaire, le devoir scolaire,… Cet élément didactique renforce la dimension ludique de la farce pseudo-nationaliste.

En même temps, la distanciation est totale. L’image file deux fois trop vite. La bande son hyperbolique (elle aussi, trop rapide) juxtapose l’hymne national décliné en plusieurs versions (y compris celle de son compositeur, l’illustre poète Rabindranath Tagore) avec la célèbre ouverture à Orphée de Monteverdi. Les acteurs s’adressent au public imaginé (le spectateur), interrompent et reprennent leurs activités de manière aléatoire.

La réalisatrice joue avec audace entre le rendu vidéo délibérément amateur et une esthétique 35mm délibérément ratée, avec de nombreuses références aux codes visuels du cinéma muet. L’action en elle-même se situe dans les années 50. Nous sommes en pleine explosion technologique, dans une nation qui renaît à peine, après presque 200 ans de colonisation britannique. S’ajoutent au mélange d’innombrables références culturelles, politiques et historiques indiennes : du redoutable plat vindaloo à Warren Hastings en passant par les luttes entre démocrates et communistes. Le résultat est un court loufoque et chaotique, plein d’humour et d’autoréférentialité.

« Straight 8 » est un film traitant autant de l’histoire du pays que de celle du cinéma. La réalisatrice Ayisha Abraham retrace le parcours de Tom d’Aguiar, un fonctionnaire anglo-indien ayant fait carrière dans les télécommunications. Il raconte ses expériences personnelles et professionnelles à travers les décennies cruciales d’une Inde en plein bouleversement. Nous découvrons ainsi le portrait franc et émouvant de la vie indienne au moment de l’Indépendance, une époque encore épargnée des ravages du socialisme nehruvien. Par ailleurs, le regard posé par l’Anglo-indien se situe à une frontière fragile entre occupant et colonisé, appartenant à deux mondes sans vraiment pouvoir intégrer ni l’un ni l’autre.

straight-8

La démarche du film est particulière, ni fiction ni documentaire, il s’agit d’une exploration de la mémoire, sur un plan tant historique que cinématographique. Car le témoignage de Tom d’Agiuar, précis et techniquement détaillé, nous donne aussi un aperçu unique et précieux du cinéma amateur en Inde dans les années 40, qui plus est, dans le contexte très spécifique de Bangalore. Cette ville méridionale importante, surnommée Silcone Valley, incarne en quelque sorte parfaitement la dualité tradition/modernisme qui caractérise l’Inde.

Sorte de home movies avant la lettre, les fragments et extraits en pellicule 8mm filmés par Tom et ses amis présentent leur propre logique narrative et témoignent de la volonté de filmer, de capturer ou d’immortaliser le monde, alors que cette technologie venait juste de voir le jour.

L’appellation réductrice « expérimental » regroupe donc une énorme diversité de films qui ne tombent pas facilement dans les catégories de narration classique. À la lisière des genres, ces œuvres singulières et poétiques se présentent comme de savoureux moments qui divertissent, émeuvent, instruisent. N’est-ce pas finalement là que se trouve le vrai rôle du septième art ?

Adi Chesson

Re :Frame – Scanning Time / Documenting Change : Éditions Lowave

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