Christophe M. Saber : « Le multiculturalisme n’est pas assez abordé dans le cinéma suisse. Dès le début, je voulais avoir plein de nationalités, de cultures et de dialectes dans mon film »

Repéré au 29ème Festival Européen du Film Court de Brest, le film « Discipline » est un huis clos d’une dizaine de minutes dont la majeure partie de l’intrigue se déroule dans une épicerie. Dans ce film, l’action anodine d’un enfant provoque une succession de réactions de la part de chacun, emmenant à réfléchir sur les problèmes d’éducation, de racisme et de jugement de l’autre. Lauréat de trois prix au 29ème Festival Européen du Film Court de Brest, « Discipline » y a notamment touché les jeunes et le public. Son jeune réalisateur, Christophe M. Saber, sort tout juste de l’école ECAL à Lausanne ; « Discipline » est son film de fin d’étude. Nous l’avions rencontré pendant la semaine du festival, à Brest.

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Quels ont été tes débuts ?

Ils sont tout simples. Je regardais beaucoup de films quand j’étais plus jeune et je m’amusais toujours à regarder les making-of et le film commenté du réalisateur sur les DVD. Celui qui m’avait vraiment surpris était celui du « Seigneur des anneaux ». Je voyais à quel point l’équipe avait fait attention à tout, les armes, les costumes, les décors,… . J’ai trouvé incroyable qu’à partir de tant d’éléments faux, on puisse créer une réalité comme celle du film, qu’à partir du moment où la caméra était placée au bon endroit, que la lumière était juste, que les acteurs étaient bons, tout faisait très vrai mais que si on se décalait ne serait-ce que d’un centimètre, tout deviendrait faux. Cela m’a toujours fasciné, c’est comme un gros tour de magie. Le début est aussi lié au fait que j’adore les histoires, j’aime en raconter et qu’on m’en raconte.

« Discipline » est un film d’école, coproduit par Box Productions, comment se passe une telle coproduction ?

Avant, l’Office Fédéral de la Culture (l’OFC), finançait les films d’école et depuis deux ans, il a décidé de réduire les sommes allouées. La seule manière de financer les films est donc de faire intervenir des coproducteurs extérieurs. Cette année, c’était la deuxième fois que des producteurs venaient entendre des présentations de films à l’école.

J’ai écrit mon projet de septembre à décembre. Début décembre, une trentaine de producteurs sont venus à l’école et chacun d’entre nous avait vingt minutes pour pitcher son projet. Box Productions a été intéressé par le mien. Ils avaient produit le film d’un de mes amis l’année passée et ils avaient une filmographie très impressionnante donc je me suis dit que ça collerait bien avec mon genre de film. Puis, on a travaillé ensemble pour finir le scenario et la production s’est mise en route. Ce sont les producteurs majeurs du film, c’est-à-dire que l’école n’est pas intervenue autant que Box Productions.

Comment en es-tu venu à écrire cette histoire ?

L’idée du film est venue de plusieurs endroits. Je suis moitié suisse moitié égyptien. J’ai grandi en Égypte jusqu’à l’âge de 18 ans puis, je suis venu en Suisse pour faire cette école de cinéma. Ça fait quatre ans maintenant que je vis en Suisse et ce qui m’a toujours fasciné, c’est le nombre de langues que l’on peut entendre dans la rue : le portugais, l’espagnol, l’italien, l’allemand, l’arabe, … . Bien sûr, on entend aussi le français mais on l’entend avec plein d’accents différents et pour ma part, je trouve que ce multiculturalisme n’est pas assez abordé dans le cinéma suisse. Dès le début, je voulais avoir plein de nationalités, de cultures et de dialectes dans mon film.

Pour le côté plus sombre, par contre, je ne sais pas d’où ça vient. Je me suis dit que ça plairait au public. C’est toujours plus intéressant de voir des gens se battre mais mes personnages ne le font pas de manière gratuite. La Suisse est assez divisée politiquement, les gens ne sont pas d’accord par rapport à l’immigration par exemple, certains ont des attitudes parfois xénophobes. Il y a une sorte de fragilité de la paix suisse en elle-même. J’ai voulu rendre compte de ces différentes manières contradictoires de penser dans mon film.

Toi, tu n’as pas une vision aussi pessimiste de l’homme ?

Non, non, bien sûr que non ! En tant qu’égyptien et suisse, j’ai une double perspective : celle de l’immigré qui arrive en Suisse mais aussi celle des Suisses. Je côtoie aussi bien la partie de la famille de mon père venue s’installer en Suisse et qui essaie de s’y intégrer que la famille de ma mère qui est très rigide. La famille de ma mère est très suisse et celle de mon père est très égyptienne. J’aime bien jouer avec deux perspectives, avec le contraste des deux cultures qui se rencontrent.

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Tu avais fait un documentaire avant, « La vie en rose comme dans les films ». Tu peux nous en parler ?

Oui. J’ai trouvé des images d’archives qui appartenaient à une famille et qui dataient de 1969. C’était des vidéos de famille, d’anniversaires et de voyages tournées à Lausanne. Je suis parti à la recherche de la famille pour leur rendre ces images. La personne que j’ai rencontré n’en a pas voulu, elle m’a répondu que c’était le passé et m’a demandé de me mêler de mes affaires. C’est très suisse de dire une chose pareille. C’est une différence avec les égyptiens qui eux sont très ouverts où dès qu’il y a un problème, tout le monde s’en mêle et vient voir ce qu’il se passe. Cette idée aussi a un peu influencé l’écriture de « Discipline ».

Pourquoi passer à la comédie ?

Pour moi, les thématiques lourdes comme l’immigration, le racisme ou les différences sociales sont à aborder avec légèreté. Je pense que si on se lance là-dedans très lourdement, les gens vont décrocher alors que quand c’est emmené avec humour, on est beaucoup plus ouvert et qu’il faut pas prendre ça trop au sérieux non plus. Mon film n’est pas un film politique ou militant. J’essaie de rester le plus neutre et suisse possible mais je pense qu’il fait réfléchir à la façon dont on se comporte vis-à-vis des autres et dont les autres se comportent vis-à-vis de nous.

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Pourquoi as-tu souhaité tourner un huis clos ?

Les fictions que j’ai écrites se sont toujours déroulées sur un seul lieu et en temps réel. C’est un truc que je me suis imposé depuis le début parce que j’ai remarqué que ça marche toujours, surtout dans le court-métrage. Quand le film se passe en un lieu unique et en temps réel, ça permet de conclure. On n’a pas l’impression qu’il aurait dû se passer quelque chose après. Beaucoup de films se terminent sur une fin frustrante; on se dit qu’ils auraient pu se prolonger ou même être des longs-métrages. Et puis en terme de production, c’est plus simple de s’organiser quand on est juste sur un lieu, même si ça rajoute d’autres difficultés de continuité par exemple. Quand on tourne sept jours dans un seul lieu, la lumière change et tout se dérègle, mais au résultat, tout doit être assez continu et il faut bien tout refaire en post-production.

Le huis-clos demande aussi des cadres particuliers, plus proches des personnages.

Oui. Ça demande aussi de ne pas épuiser le nombre de plans que l’on possède parce que dans un huis-clos, on n’a pas des milliers de possibilités. Il faut toujours essayer de réinventer et redécouvrir le lieu en reconstruisant et déconstruisant le décor pour essayer d’apporter ce qu’on n’a pas, de donner un nouvel espace au lieu. C’est pour ça que j’ai glissé un plan-séquence dans l’épicerie pour montrer un peu plus l’espace mais sinon, ce sont principalement des champs/contre-champs. J’essaie toujours de ramener un ou deux plans un peu plus complexes en terme de techniques comme le premier plan à l’extérieur. Ces plans-séquences que j’ai insérés de manière ponctuelle dans le film permettent de faire respirer le découpage.

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Quelles sont tes influences de réalisation et de mise en scène ?

Je pense à « Babel « de Alejandro González Iñárritu où un tout petit évènement en déclenche un beaucoup plus large ou à « Carnage » de Roman Polanski à propos du comportement des parents qui dégénère quand on leur dit qu’ils éduquent mal leur enfant. Après, j’aime les films avec beaucoup de dialogues. Souvent, on entend que proposer moins de dialogues, c’est donner plus d’importance à l’image, mais personnellement j’aime beaucoup entendre les gens discuter. Bien sûr, si le dialogue tourne en rond, ça n’est pas intéressant. On a d’ailleurs dû couper beaucoup de dialogues dans le film parce que ça parlait trop et ils ne faisaient pas évoluer les personnages mais seulement le débat sur l’éducation des enfants. Pour ça, je pense aussi à Quentin Tarantino car les gens parlent beaucoup dans ses films.

Et puis, une autre référence un peu moins visible c’est Christopher Nolan. Il finit toujours ses films sur une note assez large, avec le titre à la fin par exemple. Mon film se  conclut  sur un plan sur la petite fille qui avait inconsciemment déclenché tous les problèmes. Je me suis inspiré de Nolan pour cette coupe nette, le titre à la fin et la musique.

Comment as-tu travaillé avec tes comédiens pour trouver la justesse de la comédie ?

Il y avait cinq personnages que j’avais vraiment écrits avec des comédiens déjà en tête. Par exemple, les deux Égyptiens qui tiennent le magasin sont mes cousins. Ils ne sont pas comédiens, ils n’avaient jamais joué et jamais été sur un tournage. J’ai voulu créer une sorte de Laurel et Hardy. L’un est assez gentil et l’autre s’énerve assez vite, l’un est gros, l’autre est maigre. J’ai toujours voulu créer des contrastes entre les personnages mais aussi des similitudes entre eux. Par exemple, le gros égyptien ressemble un peu à l’italien qui essaie toujours de calmer la situation mais qui à la fin s’énerve aussi.

Sinon, le processus de casting a été assez long, surtout pour le personnage de l’avocate qui a été dur à trouver. J’ai dû voir vingt ou vingt-cinq comédiennes pour ce rôle et puis au final, je l’ai choisie car elle arrivait à rester très agaçante, sans jamais s’énerver en contraste avec les autres. À partir du moment où on trouve la personne la plus juste, qui correspond le plus au rôle, la réalisation devient plus simple. Pendant le tournage, je n’étais pas à la recherche d’un type de jeux d’acteur mais plutôt dans l’ajustement de rythme. On avait fait des répétitions avant, les acteurs comprenaient très clairement ce qu’ils devaient jouer et puis, c’est parti comme sur des roulettes. J’ai eu beaucoup de chance avec mes comédiens.

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Tu parles de rythme, justement, comment s’est passé la collaboration avec Jonathan Vinel (ndlr : co-réalisateur de « Tant qu’il nous reste des fusils à pompe ») au montage ?

Il y a un partenariat entre l’ECAL et la Fémis et chaque année, des étudiants de la Fémis viennent en Suisse faire le montage des films de diplôme. C’est un peu du hasard si Jonathan est tombé sur mon projet. Au début, ce n’était pas facile, étant donné qu’il est lui-même  réalisateur, que nos films sont très différents et qu’ils ont deux univers qui n’ont rien à voir. Je suis plus dans le respect d’une trame narrative classique, alors que lui, il est plutôt dans quelque chose de plus moderne qui brise tous les codes du cinéma. C’est très admirable ce qu’il arrive à faire.

Au bout d’un moment, il a vraiment su trouver un rythme très juste. Il coupait les gens au milieu de leurs phrases puis on les retrouvait dans un autre plan alors que moi au début, j’étais plutôt dans le respect des répliques. Il faisait passer les scènes les unes au-dessus des autres, les répliques étaient un peu en off mais restaient quand même audibles.

On a dû pas mal couper. C’était la première fois que je travaillais avec un monteur. Ça a été un processus assez douloureux parce que je suis très attaché à tout ce que je tourne, mais un monteur n’a pas le même attachement aux images et c’est normal. Son rôle, c’est d’être le plus cruel envers les images pour que le film soit le mieux possible, donc au final j’étais très content de mon travail avec Jonathan.

Pour conclure, quels sont tes futurs projets ?

Je vais me lancer dans l’écriture d’un long très prochainement. Je suis en train de finir un long-métrage documentaire assez personnel sur mes parents et l’Égypte. Ça a un rapport avec la révolution en Égypte et la manière dont mes parents la vivent en Égypte en tant que chrétiens. C’est un film que j’avais tourné il y a deux ans mais je n’avais jamais pris le temps de faire quoi que ce soit des images.  Après avoir fini « Discipline », j’ai apporté ce projet à Box Productions et ils ont été intéressés donc je suis en train de le monter et en recherche du financement. Ensuite, dès que je l’aurai fini, je vais me lancer dans un long et peut-être que je ferai un autre court aussi. J’ai quelques idées bien plus simples à réaliser que « Discipline ».

Propos recueillis par Zoé Libault 

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