Cólera d’Aritz Moreno

Depuis plus de quinze ans, le cinéma espagnol a donné naissance à une impressionnante série de films fantastiques aussi angoissants qu’exigeants. Aux réussites majeures de « L’Échine du diable » et du « Labyrinthe de Pan », des « Autres », de « L’Orphelinat » et des « Yeux de Julia », on peut désormais ajouter le court-métrage « Cólera » (comme la maladie) d’Aritz Moreno, présenté au festival Court Métrange et déjà récompensé par le Grand prix du festival parisien BD6né en avril 2014.

Ce deuxième court-métrage de Moreno n’a certes pas la richesse thématique des long-métrages de ses compatriotes. Au contraire, le réalisateur utilise la forme courte pour se concentrer sur une idée, ramassée en quelques minutes et un seul plan-séquence. L’intensité du film vient de la terrible linéarité de son unique action, que l’on suit de ses prémisses jusqu’à sa macabre résolution : des villageois se regroupent pour chasser de leurs terres un pestiféré, créature plus pathétique que réellement dangereuse.

Au grand roman d’épouvante, Moreno préfère donc la nouvelle à chute. Il a d’ailleurs trouvé son inspiration dans les pages du magazine de bande dessiné américain Twisted Tales, successeur, dans les années 80, des comics des années 50-60 comme Tales from The Crypt, Eerie ou Creepy, ces recueils de courtes B.D. macabres misant tout sur leur retournement final (celui de « Cólera » est d’ailleurs particulièrement ironique et cruel). « Cólera » est l’adaptation de « Terminated » (1983), un récit de seulement trois pages écrit par Bruce Jones (également auteur de l’histoire qui inspira « Jenifer », l’unique bon film récent de Dario Argento) et dessiné par Richard Corben (qui publia entre autre dans Métal Hurlant).

Le film ne suit pas le découpage traditionnel de la bande dessinée en cases/plans et propose au contraire un plan-séquence (truqué : on devine au moins trois plans différents, qui raccordent de façon invisible). L’unité du plan-séquence permet de relier entre eux les différents évènements, la constante mobilité de la caméra soulignant le caractère inexorable du récit, la relation de cause à effet entre les actions, de la marche déterminée des villageois à la conséquence inattendue de leur crime.

Cólera-Aritz Moreno1

Durant son long plan, Moreno glisse d’un personnage à l’autre, faisant ainsi prendre au spectateur différents points de vue : d’abord celui des villageois en colère, menés par l’imposant Luis Tosar (vu dans « Miami Vice » de Michael Mann ou « Cellule 211 » de Daniel Monzón), puis celui de l’infecté, cousin du monstre décharné de « [REC] », qui apparait comme une innocente victime de l’intolérance de ses voisins. Ce passage des bourreaux à la victime se fait sans coupe mais à la faveur d’un mouvement de caméra à 180° qui souligne le renversement moral à l’œuvre. Lorsque, à la fin du film, la caméra s’élève dans le ciel, c’est pour prendre encore un nouveau point de vue, celui d’un narrateur omniscient qui révèle au spectateur ce qu’ignorent les personnages.

Le choix du plan-séquence peut rapprocher « Cólera » du fameux court métrage argentin « Mamá » (2008), mais, plutôt que l’horreur sophistiquée d’Andrés Muschietti, Aritz Moreno travaille une atmosphère de décrépitude généralisée : dès le générique, une mouche survole bruyamment les titres qui se putréfient à son contact, puis l’action se déroule dans un paysage désolé, dont la sécheresse fait écho la dureté des personnages, incapables de la moindre compassion.

Sylvain Angiboust

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