Shadow de Lorenzo Recio

Présenté en sélection internationale au festival Partie(s) de Campagne, « Shadow » a également reçu cet été les Prix du Jury Jeune et du Festival Connexion, ainsi que la mention du Jury Presse au Festival du Film Court en Plein Air de Grenoble. Le film de Lorenzo Recio emprunte les voies du récit fantastique pour faire sombrer le destin d’un timide marionnettiste vers une métaphore vertigineuse de la relation amoureuse.

D’emblée, le décalage du personnage principal avec le reste du monde nous est donné. La première scène s’ouvre sur l’écran d’un théâtre d’ombres. Le gong de la musique traditionnelle rythme les échanges des personnages qui s’exclament, le montreur d’ombres s’agite en tous sens dans l’envers du décor. Le spectacle terminé, l’illusion théâtrale se rompt en un seul contrechamps : la salle est petite, ses chaises métalliques sont vides, le silence règne. Seul un petit garçon applaudit frénétiquement et est immédiatement pressé de partir par son père gêné.

Xiao Shou est un personnage en marge, à contretemps, une « ombre sociale » (Lorenzo Recio, « Court-Circuit », 2014). Le contraste entre son univers et l’extérieur, l’antagonisme de l’ombre et la lumière soulignent son anachronisme. Son théâtre, son atelier et son appartement baignent dans un clair-obscur que ponctue le grésillement intermittent d’un néon balbutiant. Tranchant avec ces éclairages nuancés, la rue, le centre commercial et surtout l’appartement et les habits de la jeune fille dont il tombe amoureux, sont écrasés par une lumière blanche saturée, une atmosphère éthérée. Ébloui par la beauté d’Ann, le jeune homme s’y brûle littéralement les ailes. Piégé par son icône, il fonce en moto dans un panneau publicitaire électrique, fasciné par l’effigie lumineuse de ce visage croisé le jour même. Cette scène pivot flirte entre le gore et l’absurde, la peur et le grotesque. La musique lancinante et répétitive accompagne la plongée dans les eaux troubles du fantastique. Gilles Alonzo l’a composée avant même le tournage (pour des questions de résidence) et le réalisateur a pu l’utiliser comme « matériau de base » pour créer son univers.

Ombre-sur-elle

À l’image, le corps de Xiao Shou va suivre une série de métamorphoses surnaturelles jusqu’à une dématérialisation complète, un affaissement du volume en une silhouette en deux dimensions. Les effets spéciaux jouent sur différentes modifications de textures créées à partir du corps de l’acteur. Cette mutation physique se passe dans la souffrance. Elle incarne les affres de la passion, de l’aliénation amoureuse. Le jeune homme qui s’est maquillé pour dissimuler sa métamorphose voit ses peintures fondre sur son visage. Le rendez-vous galant se solde en fiasco, la dissolution de son visage liquéfié engendreant le dégoût de tous. Le numéro de clown blanc bascule en pointe tragique. La trame du récit joue des oppositions en noir et blanc, elle se tend sur un fil d’équilibriste. Le réalisme jongle avec le surnaturel, l’angoisse avec le désir. Ainsi cette très belle scène d’amour où Xiao Shou, immatériel, vient visiter la jeune fille dans son sommeil. Le corps de la femme se fait écran pour recevoir l’ombre portée de l’homme et met en relief à la fois la sensualité et le malaise par là même provoqué. Xiao Shou devient ensuite l’ombre d’Ann et trouve enfin sa place dans ce monde de lumière. Le film se termine sur un dialogue muet entre le corps féminin et l’ombre masculine dans une marche aux accents burlesques et poétiques.

Dans

« Shadow » est un conte moderne, une réappropriation du mythe de l’androgyne où les amants composent les deux versants d’une même entité. L’homme et la femme sont pris dans une fusion indissociable, l’un devient le négatif de l’autre. Si le personnage de Xiao Shou est hors d’âge, fondamentalement incompatible à la modernité, il ne pourra exister qu’en se coulant dans son ombre. Il n’est plus qu’un creux, une absence de lumière, sa propre découpe et son manque. Et c’est en devenant l’ombre de lui-même qu’il parviendra à se transcender, à franchir ses propres barrières. De même, le théâtre d’ombres ne trouve plus son public. Il doit se réinventer, redéfinir un lieu pour ses histoires. Le conte vient alors se matérialiser dans le récit filmé en une sorte de processus de mise en abyme inversé. Il nous donne à savourer l’histoire d’Ann et Xiao Shou. Selon Lorenzo Recio, le cinéma en chinois est appelé « ombre électrique ». Il apparaît ici comme une survivance du théâtre d’ombres et de la parole contée.

Juliette Borel

Article associé : l’interview du réalisateur

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