Trespass de Paul Wenninger

Avant ce premier court métrage d’animation auquel nous avons attribué le Prix Format Court au festival Premiers Plans d’Angers, en compétition dans la section Plans Animés, l’Autrichien Paul Wenninger n’était pas vraiment un cinéaste, mais un metteur en scène, un chorégraphe et un musicien. Ces pratiques sont toutes réunies dans « Trespass », film qui associe la technique du stop-motion à une mise en scène soignée où chaque détail compte. Le film met en scène des corps et des objets en mouvement soumis à des rythmes différents, véritable chorégraphie sublimée par une bande son à plusieurs niveaux qui comprend l’acoustique du corps, les sons ambiants et la musique.

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Le mot anglais « trespass », signifie « faire intrusion », « passer le seuil », et résume l’intention de celui qui anime et donne un sens à ce mot : mettre en relation des objets, des corps et des lieux qui s’animent et entrent en relation au sein d’un espace filmique relevant de la sphère privée. Ces éléments interagissent devant et avec la caméra, se contaminent et outrepassent leurs propres limites, abolissant pour quelques minutes toute notion de frontière temporelle et spatiale. Le seuil est ainsi dépassé.

« Trespass » offre des images auxquelles le spectateur peut attribuer différents sens de lecture. Déroutantes, poétiques, parfois absurdes, les images créées par Paul Wenninger mettent en relation les corps, les objets et les sons, et les font communiquer pour créer du sens. Son personnage, ou plutôt le corps qu’il met en mouvement mais auquel il ne donne pas réellement vie, se trouve entre quatre murs et entre en contact avec divers objets du quotidien, effectuant les mouvements auxquels on associe ces objets avant même qu’ils n’apparaissent à l’écran : chaque geste semble être une sorte d’anticipation de l’objet. Le personnage, conditionné par les éléments qui l’entourent, ne réfléchit pas et se déplace instantanément, presque robotisé, comme s’il avait enregistré au préalable des informations sur ces objets.

*** Local Caption *** Trespass, , Paul Wenninger, A, 2012, V'12, Kurzfilme

Le film met en scène un homme dont on ne sait rien et qui devient non pas sujet mais objet du film. Véritable chorégraphie du quotidien, cette figure voyage dans toutes sortes de lieux sans réellement franchir les quatre murs qui l’entourent, et sans subir le passage du temps qu’un tel voyage, de l’Afrique à l’Europe par exemple, implique : ce sont les éléments extérieurs, les objets, les personnes et les bruits qui tour à tour viennent envahir l’écran et la sphère privée, pénétrant dans l’intimité de cet homme.

Au premier abord, le temps et l’espace ne semblent plus être des obstacles et toute frontière parait soudainement abolie. Mais « Trespass » a quelque chose d’inquiétant, car il reflète un aspect angoissant de la société post-moderne : le développement rapide des moyens de transport et de communication et la course perpétuelle contre le temps tendent vers une abolition des frontières spatiales et temporelles qui rend floues les limites entre l’espace public et l’espace privé, entre ce qui est urgent ou ne l’est pas, ce qui est indispensable ou ne l’est pas. Très vite, on a l’impression que le corps est devenu prisonnier d’une boucle temporelle sur laquelle il n’a aucune emprise, sans véritable conscience.

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Dans ce film, le corps, évoluant dans un espace envahi et sujet à de multiples agressions extérieures se déplace machinalement et sa destruction, son épuisement, semblent quant à eux imminents. Certains motifs récurrents sont là pour le certifier : les chutes du personnage, les tableaux de son corps inerte et le sang, des éléments qui viennent s’immiscer dans cette chorégraphie de la vie, une chorégraphie presque absurde.

« Trespass » est un film qui ne prétend pas illustrer le réel mais crée au contraire un monde dans monde, une réflexion abstraite et imagée de notre fonctionnement et de notre rapport au corps et à l’espace. Paul Wenninger analyse et décompose le mouvement, il transforme les gestes du quotidien en une chorégraphie déconcertante, qui mérite d’être vue et revue pour lui attribuer un sens.

Agathe Demanneville

Consultez la fiche technique du film

Article associé : l’interview de Paul Wenninger

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