Fuga de Juan Antonio Espigares

En octobre dernier, Format Court envoyait une petite équipe de rédacteurs au dixième festival Court Métrange de Rennes afin de remettre, pour la troisième année consécutive, son prix spécial (Prix Format Court). Au cœur d’une sélection relevée, notre choix s’était alors porté unanimement sur « Fuga » (« Fuite » en français), premier film d’animation de l’Espagnol Juan Antonio Espigares. Racontant l’arrivée d’une jeune fille au pensionnat d’un conservatoire de musique, le film mélange de façon subtile les effets d’animations 3D et 2D et la prise de vue réelle dans un conte symphonique de toute beauté où fantasmes et réalités se confondent dans un jeu de perception visuelle et musicale particulièrement saisissant.

Dès la scène d’ouverture, le climat se pose. Dans un décor en 3D qui évoque à la fois le fond d’un puits d’où s’élève un arbre étrange et gigantesque et les fantastiques univers parallèles de Lewis Caroll, on découvre la silhouette affalée d’une jeune fille qui semble venir d’achever sa chute. À mesure que la caméra s’approche du corps inerte, on est frappé par la puissance musicale du film. L’orchestre philarmonique de Malaga et la musique composée par Arturo Diez Boscovich illustre alors dans un mouvement d’intensité dramatique éclatant l’instant où les membres de la jeune fille se fendent et explosent dans un cri de douleur retentissant. Pas de doute, le film est fantastique, jouant d’emblée avec les codes musicaux et la réalisation des films d’angoisse.

Mais passé l’ouverture, le plus fantastique dans « Fuga » est encore à venir. Dans la scène suivante, on retrouve la jeune fille, cette fois-ci en un seul morceau, assise dans la voiture qui l’amène au pensionnat du conservatoire. Accompagnée de sa mère, elle est accueillie par deux personnages en costumes religieux. Dès cette séquence, « Fuga » révèle la force de son procédé technique et artistique. Par un habile mélange de techniques d’animation, Juan Antonio Espiagares crée de troublants tableaux où se différencient graphiquement ce que les personnages ressentent comme partie intérieure de leur monde, et ce qu’ils perçoivent comme leur étant extérieur.

FUGA

Perceptions intimes, alors que la 3D sert le point de vue subjectif du personnage pour définir ce qu’il est, des effets de crayonnages en 2D servent à décrire ce qui est inconnu pour lui. L’entrée dans le bâtiment et la découverte de celui-ci permet alors au réalisateur de pousser ce processus de différenciation subjective à son paroxysme pour une visite du pensionnat où seule la jeune fille apparaît en 3D, alors que tout le reste est animé par des teintes et des courbes crayonnées, à la fois sombres et inquiétantes.

Le scénario déroule alors son fil dans cette approche graphique originale, et on découvre très vite la rapide rivalité qui naît entre la jeune fille et une autre pensionnaire du conservatoire autour de leur virtuosité au violon. Avec ce nouveau personnage, apparaît aussi une nouvelle subjectivité. Reprenant le même procédé d’images mixtes 2D et 3D, ce qui est ressenti par les deux jeunes filles, se manifeste tour-à-tour sous des formes différentes et contradictoires qu’accompagnent toujours la puissance symphonique de l’orchestre de Malaga comme un ballet d’émotion musicale et visuelle. La scène de l’audition des violonistes est à cet égard particulièrement convaincante puisqu’elle nous place par un jeu de champ et de contre-champ au cœur des subjectivités de chacune des jeunes rivales, explorant avec force les univers intérieurs de leurs troubles émotionnels.

Fuga_juan_antonio_espigares

Sans dévoiler la chute du film qui finit par justifier le choix du procédé technique en révélant finalement ce que le spectateur ignore depuis le début, il faut signaler à quel point le passage à la prise de vue réelle est particulièrement réussi dans « Fuga ». En utilisant un angle de prise de vue en plongée à pic au dessus de la scène, reproduction d’un plan auquel Juan Antonio Espigares nous a habilement habitué tout au long du film pour introduire ses différentes scènes clés, on passe comme une évidence dans une réalité qui a cessé d’être fantasmée. Les subjectivités s’effacent, laissant la place à une situation objective où tout s’éclaire, implacablement.

Si on peut reprocher à « Fuga » d’être un film difficile tant dans sa forme narrative que par la complexité des rapports intimes qu’il met en scène, on ne peut que se réjouir de voir de telles œuvres sur les écrans. Virtuosité technique au service de l’image, composition et interprétation musicale magistrale, réflexion sur la subjectivité du regard humain, « Fuga » est sans aucun doute un film qui ne laisse pas son spectateur indifférent.

Xavier Gourdet

Article associé : l’interview de Juan Antonio Espigares

Consultez la fiche technique du film

Pour information, « Fuga » est projeté ce jeudi 13/02 au Studio des Ursulines, dans le cadre de la séance « Court Métrange

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