Les courts métrages québécois en compétition à Off-Courts 2013

Enfant Roi

Le festival Off-Courts reconduit pour sa quatorzième édition la formule singulière de sa compétition de courts-métrages, à savoir proposer à la fois une sélection de films français, internationaux et québécois. Créé il y a une quinzaine d’année autour d’un partenariat entre la France et le Québec, le festival nous donne l’occasion de découvrir chaque année les réalisateurs émergents des deux côtés de l’Atlantique et leurs premières oeuvres attendues avec intérêt.

La vingtaine de courts-métrages québécois sélectionnés pour concourir dans la compétition de cette année propose l’habituel éventail de genres (fiction, animation, documentaire) et de durées (certains films excédent à peine une minute, la majorité en fait une quinzaine et quelques uns dépassent les vingt minutes). Il est néanmoins surprenant de relever que si diversité il y a au niveau des genres et des formats, la majorité des films de la sélection québecoise traite tous du même sujet : l’enfance. Ou pour être plus exact, disons que les enfants (pré ados et adolescents) sont ici les rois, protagonistes au coeur de pratiquement chaque film, scrutés sous tous les angles par les caméras des cinéastes.

Si le récit d’initiation constitue un genre à part entière abondamment représenté dans les festivals de courts-métrages, la sélection des films québécois du festival Off-Courts peut se targuer de nous offrir un éventail complet de ses multiples variations. Mais nous constatons également que si ce sujet (l’abandon de l’enfance sous forme de transition brutale pour le héros) semble stimuler encore les générations de jeunes réalisateurs, les voies généralement empruntées pour explorer ces questions demeurent les plus balisées, les moins excitantes. Ainsi, il est difficile de trouver de l’intérêt aux trop sages « Gaspé Copper » d’Alexis Fortier Gauthier (les liens entre un frère et une soeur mis à mal puis finalement soudés autour de l’abattage du chien de la famille) ou encore aux « Adieux de la Grise » d’Hervé Demers (une petite fermière perd son innocence en même temps que sa meilleure amie, un lama (!), est tué par un loup). Le symbolisme très pauvre développé par ces deux films (mort de l’animal de compagnie = mort de l’enfance) n’est qu’un exemple du manque d’originalité et du mauvais goût symptomatique des films de la compétition. Lorsqu’il s’agit de filmer les premiers émois amoureux et sexuels des adolescents, ce n’est guère mieux. En témoigne les grotesques « Faillir » de Sophie Dupuis (une ado succombe à la tension sexuelle et couche avec son grand frère) et « Le Monstre » d’Elisabeth Desbiens (le récit d’une amourette macabre entre une ado lambda et un psycho-boy). Trop de films faisant bon marché de la souffrance des enfants parcourent ainsi la sélection, le point culminant sans doute représenté par le nauséeux et embarrassant « Imparfaite » d’Emilie Gauthier, ou comment mettre en scène de la façon la plus lourde qui soi et en dix minutes l’abandon d’un nourrisson par sa mère sous prétexte que l’enfant est… bruyant !

Heureusement, deux films parviennent à tirer leur épingle du jeu et à remonter le niveau de la sélection. D’abord, le très beau « Là où je suis » de Myriam Magassouba, autre récit d’initiation qui a en premier lieu l’intelligence de prendre son temps (25 minutes) pour développer son propos. Le film raconte avec pudeur le deuil vécu par une adolescente après la disparition brutale de sa meilleure amie dans un accident de la route, drame filmé au plus près du visage et du corps de la jeune interprète Virginie Léger qui habite avec une grâce déconcertante ce rôle difficile. Le récit, véritable parcours du combattant pour cette héroïne en quête de repères, est habilement tissé autour des rapports et des échanges fugaces que le personnage principal entretient avec les différents membres de la communauté des adultes, autant de figures auxquelles elle devra faire face pour acquérir son indépendance. La réalisatrice s’emploie à filmer le corps de son actrice en perpétuel mouvement, en lutte dans des espaces qu’elle doit investir à l’instar des magnifiques landes enneigées de Rouyn-Noranda où l’action se déroule. L’importance du mouvement culmine dans la scène finale du cours de danse où l’héroïne exécute une chorégraphie sans sa partenaire, seule au milieu des autres couples de danseuses. La vision de ce corps ne pouvant se reposer sur un autre traduit dans un premier temps et de façon poignante le poids de l’absence de l’amie disparue. Puis peu à peu, le corps de la jeune fille transporté par ces pas de danses solitaires se libère complètement, figurant de façon poétique la prise de contrôle du personnage sur son corps et son environnement.

Le très efficace « Mila » de Kristina Wagenbauer s’impose naturellement comme le second film remarquable de cette sélection. Il s’agit là encore de partir de schémas connus et éprouvés (l’évolution d’une enfant au sein d’une cellule familiale en crise) pour arriver ailleurs. Mila, une pré-adolescente discrète et solitaire, a développé un hobby singulier : enregistrer les sons de sa vie de tous les jours à l’aide d’un dictaphone pour les triturer ensuite sur ses logiciels de montages. Au milieu du tumulte d’une vie familiale rythmée par les disputes de plus en plus fréquentes de ses parents, la jeune fille s’invente un univers fait de sons et de musiques. Le film prend des allures de conte spielbergien lorsque la jeune fille décide d’utiliser ses aptitudes pour influer sur son quotidien. En montant des extraits de conversations téléphoniques de sa mère, elle dupe la secrétaire de l’école et échappe aux cours. On devine rapidement que ces larcins en apparence anodins dissimulent un projet plus grand. À l’occasion d’une réunion de famille autour de l’anniversaire du grand-père, la jeune fille, armée de son piano digital, joue une partition musicale à laquelle elle incorpore des samples de cris et de paroles échangés par les différents membres de la famille. Le morceau évolue et se transforme petit à petit en véritable chaos sonore, renvoyant à la figure des parents leurs comportements violents et mesquins qui contaminent le quotidien du foyer. La réalisatrice vise juste en attribuant à son héroïne la capacité à s’imposer par le seul usage de son talent et de son intelligence, pareil à celle du film de Myriam Magassouba qui trouvait dans la danse le moyen de survivre au deuil. Dans les autres courts-métrages de la sélection, le parcours initiatique des personnages leur est imposé par des ficelles scénaristiques grotesques soumises aux jugements arbitraires des réalisateurs. Ces deux films, en partant des mêmes schémas, se distinguent en faisant des héroïnes les artisans de leur transformation. En faisant le pari de la subjectivité, les deux réalisatrices trouvent l’angle juste pour aborder des thèmes lourds (le deuil, la famille dysfonctionnelle) à travers le regard des enfants.

Du côté des films d’animation de la sélection, si « Nicola sans s » de Xavier Abitov et « Not Delivered » de Vincent René-Lortie et Cynthia Carazzato sont remarquables techniquement, leurs scénarios ne visent pas haut et les réduisent à des exercices sans consistance. On saluera dans un autre registre la photographie magnifique de « Kin » de Ben et Sébastien McKinnon, sorte de long clip esthétisant dont on peine à en saisir le sens et à y voir autre chose que de l’esbroufe visuelle, le film semblant vouloir marcher sur les plates bandes du rouleau compresseur « Trotteur » (Arnaud Brisebois) présenté l’année dernière dans la sélection québecoise. De l’esbroufe il y en a encore dans « Midnight Wind » de Nicolas Fidala, ersatz pénible des cinq premières minutes du « Melancholia » de Lars Von Trier : une succession de plans d’apocalypse en super slow-motion qui ne raconte rien. On salue encore une fois la performance technique en soupirant devant la paresse d’écriture des cinéastes livrant des objets plus froids les uns que les autres quand ceux ci ne tombent dans l’abstraction la plus totale (voir « Micta » de Marie-Pier Ottawa, une minute de gros plans non narratifs sur des matières diverses). So what ?

La sélection québecoise déçoit. Les réalisateurs sélectionnés semblent en règle générale attacher plus d’importance à créer des images fortes, quitte à se vautrer dans le nauséeux et le grotesque ou à se perdre dans des exercices formels froids et vains. Il y a un savoir-faire technique certain et des moyens conséquents mis à disposition de ces jeunes cinéastes. Ne manque que l’écriture, la rigueur et une réflexion sur le traitement des sujets abordés. Deux réalisatrices plus que prometteuses sortent du lot : Myriam Magassouba et Kristina Wagenbauer, dont les films forts, poétiques, témoignent d’une intelligence d’écriture et d’une exigence formelle remarquables. L’an prochain, le festival en sera à sa quinzième édition. Nous espérons y découvrir plus de propositions de ce genre.

Marc-Antoine Vaugeois

3 réflexions sur “ Les courts métrages québécois en compétition à Off-Courts 2013 ”

  1. 16 oct. 2013
    Je viens de lire le reportage et tiens à vous dire combien je trouve juste vos commentaires au sujet du court « Là où je suis » de Myriam Magassouba. Les qualificatifs utilisés et la description des émotions, autant face à l’écriture et la sagesse de la réalisatrice, que de l’accomplissement de l’interprète qui vit entièrement ce moment sacré avec brio!

    Très intense!
    Et je signe Line Léger(mère)
    Longue vie à Vous! et Merci!

  2. Comparer des courts métrages produits avec des subventions et des bourses et bâcher sur les films faits artisanalement c’est un peu poche. Y’a juste une différence de quoi…5000$ de budget à 100 000$…

    On se démerde comme on peut pour réaliser des films avec les moyens du bar, ça ne sert à rien de brimer les jeunes réalisateurs sauf si effectivement ton objectif est de nous mettre des bâtons dans les roues.

    Déçu de cette critique, encore une fois, sans profondeur et prévisible de la part de quelqu’un visiblement mal renseigné.

  3. Bonjour,

    D’abord merci à Line Léger pour son commentaire qui me fait très plaisir et qui rappelle au passage que je ne fais pas que « brimer les jeunes réalisateurs » et que je salue le talent des jeunes auteurs lorsque leurs films m’émeuvent et me surprennent.

    Pour répondre à Denis, ça m’attriste que tu puisses penser que je veuille vous mettre des « bâtons dans les roues » à toi et aux autres réalisateurs de courts métrages, d’autant que je ne vois pas trop comment mon article pourrait vous nuire. Je sais que cela ne vous empêchera pas de réaliser d’autres films (sinon je sous-estime grandement l’impact d’un article lu par quelques centaines de personnes) et cela me convient parfaitement.

    Tu écris que je suis « mal renseigné ». A quel sujet ? Celui de la différence de moyen allouer à chaque réalisateur pour faire son film ? Cela ne constitue pas selon moi un argument valable pour rejeter en bloc les critiques que je formule à l’encontre des films de cette sélection. Je critique de la même manière les films produits avec des bourses et des subventions que ceux réalisés de façon « artisanal ». Tu sous-entend qu’il faudrait réserver un traitement de faveur aux films réalisés avec de petits budgets en raisons de leur condition de fabrication, peu importe le mauvais goût ou la bêtise du propos ? Un film dégueulasse ou idiot ne peut m’inspirer aucune sympathie, qu’il soit réalisé avec des bouts de chandelles ou non.

    J’ai essayé dans ma critique de développer un propos sur une question qui m’intéresse : comment filmer les enfants, et qu’est ce que l’on raconte avec eux ? La majorité des films m’ont déçu et même choqué, j’ai expliqué pourquoi tout en consacrant deux paragraphes à la défense de deux films remarquables. C’est au bout du compte ma vision que je défend en toute subjectivité, et n’en démordrait pas même si je conçois qu’on ne la partage pas.

    Merci

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