Las Mujeres del pasajero de Patricia Correa et Valentina Mac-Pherson

Documentaire chilien présenté en compétition internationale au Festival Millenium cette année, « Las Mujeres del Pasajero » de Patricia Correa et Valentina Mac-Pherson dresse le portrait original d’un hôtel de passage qui accueille les couples, illégitimes ou ad hoc, le temps de quelques heures. Son originalité réside dans le point de vue choisi par les réalisatrices, celui de ses femmes de ménage qui, jour après jour, y remettent l’ordre après les bacchanales de la veille.

Ce lieu atypique, qui a manifestement bien d’histoires à raconter, et les quatre femmes qui y travaillent sont les protagonistes éponymes de ce film documentaire, curieusement traduit en anglais comme « The Women and the Passenger ». « Le passager » en question n’est vraisemblablement rien d’autre que le nom de l’hôtel. L’unique scène du documentaire, celui-ci occupe une place centrale dans l’image, à la manière de « Hotel Monterey » d’Akerman. De gros plans fixes au début et des plans larges finaux renforcent la personnification de l’endroit et servent à encadrer la narration des femmes de ménage, qui en sont en quelque sorte les porte-parole. Le rapport de confiance entre ces dames et le spectateur est établi dès les premiers plans, lorsqu’on assiste à leur maquillage à la fois mécanique et suggestif. D’ailleurs on pourrait presque croire un bref moment qu’il s’agit d’une maison de passe avec ses belles-de-nuit. De tous les âges et types, celles-ci se livrent franchement à la caméra pour partager leurs expériences et opinions sur leur lieu de travail, et petit à petit, nous confient leur vie privée, leurs rêves les plus intimes et leurs avis sur l’amour et la sexualité.

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Des clients de cet établissement, on ne voit que quelques bribes impersonnelles, des pieds dans les halls ou des commandes de repas et de boissons et des échanges civils mais gênés avec le personnel en off. Ils sont plutôt décrits, certains spécifiquement, d’autres de manière générique, par les employées de l’établissement. Ces dernières racontent les différentes activités sexuelles qui s’y pratiquent : des jeux de domination et de rôle dans des chambres thématiques (‘Afrique’, ‘Asie’, ‘Petit chaperon rouge’, etc.), du SM, des objets de l’attirail dont notamment un ‘siège de sexe’ qui semble bien intriguer une des femmes…

Malgré le sérieux des mœurs sexuelles exacerbées dans une société de refoulement, les témoignages décèlent un certain humour, lorsque l’observation des actions des clients rejoignent leurs propres fantasmes. Le voyeurisme des femmes de ménage, judicieusement épargné au spectateur, se traduit à un seul moment par un montage sonore grotesque de gémissements sexuels des clients. Pour le reste, les réalisatrices optent pour une mise en scène sobre et allégée : la plupart des scènes se passent pendant la journée ensoleillée, en contraste total avec les nuits glauques et grivoises évoquées.

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Le résultat est un film très réussi, avec un point de vue profondément sensible et féminin sur une société catholique inhibée. A force d’avoir fréquenté ce milieu de débauche, ces femmes se questionnent sur l’amour parfait, l’ennui de la routine et l’art de la sexualité. Tout en nettoyant la cocaïne et le vomi laissés dans les chambres, elles contemplent la vraie nature de ces choses, tout en essayent des analyses psychologiques de l’érotisme hédoniste dit déviant.

Pourtant, l’amour à l’ancienne, elles y croient dur comme fer, du moins certaines qui prétendent le vivre. Ancrées dans une réalité sociale défavorisée et parfois cruelle, ces quatre femmes semblent avoir compris quelque chose d’insolite et acquis une conscience de l’équilibre subtil entre les coutumes catholiques sévères et le libertinage qui en est la réaction naturelle. Dans un lieu qui se met à la disposition du plaisir charnel, fatalement passager, l’amour semble impossible, comme le déplorent une lettre d’adieu retrouvée et le chant du générique de fin. De ce point de vue, le thème de « tout à vendre » de cette édition du festival Millenium est bien défendu par ce film.

Adi Chesson

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