Pátio d’Aly Muritiba

Entre les murs

Débutée avec le très remarqué « A Fábrica » (2011), la trilogie réalisée par le brésilien Aly Muritiba autour de l’univers carcéral se poursuit avec l’atypique « Pátio », sélectionné à la dernière Semaine de la Critique. Rares sont les cinéastes à porter un regard aussi radical et humain sur cet hors-espace, sur ce non-lieu en retrait de la société et pourtant au cœur de son ordre institutionnel. Ce regard si direct dévoile les comportements des détenus en en figurant les écarts, c’est-à-dire en portant un éclairage sur les micro-libertés développées par des êtres habituellement contraints à une surveillance stricte. Ces écarts peuvent être de plusieurs natures : physiques et verbales, séculaires et religieuses. Aly Muritiba a de quoi dépeindre les détails de ces existences dirigées : il fut surveillant de prison. Se détachant de la fiction qu’il avait choisi pour le premier opus de sa trilogie, « Pátio » ouvre la voie documentaire dans son plus simple élément; un cadre (presque) unique sur une cour de prison investie par des hommes en quête de souffles.

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La simplicité de la forme ne signifie pas une pauvreté de point de vue. Dans « Pátio », le spectateur est d’emblée jeté, même projeté, dans la cour de prison. Néanmoins, point d’identification possible; le spectateur se sait à l’extérieur. Le réalisateur assume cette distance à travers deux filtres. Premièrement, on voit la cour de prison par l’intermédiaire d’une grille imposante (créant une dislocation de l’image) et, deuxièmement, le montage rompt perpétuellement l’illusion d’une temporalité continue. On fait face à un monde qui ne nous appartient pas et qui, pourtant, existe et nous donne à penser autant sur la condition d’être détenu que celle d’être libre.

Ce que montre Aly Muritiba est un quotidien délocalisé. En effet, les actes habituellement banals sont réalisés dans un lieu où rien ne doit officiellement dépasser. Or, ça dépasse, ça transcende vers le ciel, ça évolue au rythme des sentiments, puisqu’on a affaire à des hommes. Par exemple, le film débute sur les détenus réunis en cercle qui proclament le “Notre Père”; par cet acte, il transforme la cour de prison en lieu de culte. Aussi les détenus jouent-ils les rituels sociaux en tant qu’ombres orangées de la société extérieure. Cette cour est aussi le lieu de performances sportives (football, arts martiaux), d’événements musicaux, de stationnements et de va-et-vient. Le cinéaste n’hésite pas à pointer avec ironie le comportement des prisonniers, comme dans le plan où tous les détenus sont acculés dans la seule et minuscule partie ensoleillée de la cour. Bref, la cour de prison est non seulement un lieu d’échanges individuels, de rituels collectifs et, malgré tout, de subtiles libertés.

« Pátio » ne se contente pas de montrer un lieu mais de laisser entendre les paroles des détenus, disjointes elles aussi. On a ainsi accès à des paroles déconcertantes liées aux causes de leur présence (raison de leur incarcération, circonstances de leur arrestation, période de détention), mais aussi les sentiments qui les animent (absence de leurs enfants, manque de nouvelles de leurs familles). Il s’agit de laisser poindre des paroles sans complaisance sur ce que signifie d’être enfermé et de rêver à un ailleurs. Cet ailleurs, il sera atteint par l’un d’eux, à la toute fin du film. En effet, Aly Muritiba établit un écart avec ce qu’on croyait le seu(i)l plan du film. Il montre un détenu, passant de porte en porte, de frontière en frontière, de solitude en solitude, pour atteindre hors du cadre la liberté désirée par tous ceux qui restent. Dehors, une nouvelle vie commence autant que son espace d’investissement. Cette fois, la zone de déplacement ne se limitera pas à quatre murs.

Mathieu Lericq

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