Adriano Valerio : « Je voulais vraiment arriver comme une page blanche à Tristan Da Cunha pour essayer d’être le plus possible à l’écoute de cet endroit »

Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes, lauréat depuis hier d’une Mention Spéciale, « 37°4S » est un court métrage tourné au bout du monde, sur une île où deux adolescents amoureux se confrontent aux questions de l’attachement et du départ. Adriano Valerio est parti sur l’île de Tristan Da Cunha pour tourner ce film et revient sur cette expérience inédite et bouleversante.

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Peux-tu nous expliquer d’où vient l’idée de ce projet tourné au bout du monde?

J’ai connu un médecin français qui travaille souvent dans des lieux incroyables comme en Antarctique ou au Yémen. Il était allé à trois reprises sur l’île de Tristan Da Cunha pour travailler à l’hôpital. Quand il m’a parlé de cette île, j’ai été fasciné comme la plupart des gens qui entendent parler de cet endroit. Cette fascination portait sur tout ce qu’il me rapportait au sujet des éléments naturels, de la puissance de la mer, du vent et des volcans. J’étais également très touché par les histoires qu’il me racontait sur la vie des habitants. Ils forment une communauté absolument extraordinaire. Il y a sur l’île une vraie dynamique d’entraide et de solidarité. Tout cela m’a donné envie de partir. J’étais alors dans un moment particulier de ma vie, j’avais envie de me détacher complètement de mon quotidien et puis je suis très intéressé par le voyage et ce qu’il entraîne comme recherche esthétique, personnelle et professionnelle. Je suis italien, je vis à Paris, j’ai vécu à Berlin, je donne des cours à Paris, Beyrouth et Casablanca… S’il y avait à ce moment-là un voyage à faire, c’était celui de Tristan Da Cunha.

Le film était-il écrit avant que tu arrives sur l’île ou celle-ci a-t-elle été le moteur pour le scénario ?

Quand j’ai débarqué sur l’île, l’idée était de faire de la recherche et d’écrire un scénario de long métrage sur place. Je ne voulais pas écrire de choses préconçues, je voulais éprouver l’île, passer le plus de temps possible avec les gens, voir leur quotidien et essayer de les connaître le mieux possible. C’est pour ça que j’y suis allé. Je suis resté un mois et demi. C’est le laps de temps le plus court que l’on peut rester sur l’île entre deux départs en bateaux.

J’étais donc là pour écrire le long métrage mais j’avais quand même pris avec moi une petite caméra dans l’idée de tourner quelques petites scènes de fiction pour, en quelque sorte, introduire l’idée d’un tournage sur l’île. Pendant longtemps je n’ai trouvé aucun comédien prêt à accepter le projet. En plus, je devais travailler en confiance avec les gens de l’île car j’étais là sur la recommandation du médecin et toutes les portes m’étaient ouvertes grâce à lui, je ne pouvais pas faire n’importe quoi.

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Quel a été l’élément déclencheur pour finalement tourner ce court métrage ?

À un moment donné, j’ai trouvé deux adolescents, c’est là que j’ai commencé l’écriture de mon scénario de court métrage. Je me suis vite aperçu qu’ils n’avaient pas envie de faire de répétitions comme le cinéma traditionnel de fiction l’impose d’une certaine manière. Ils n’avaient aucune envie d’apprendre les dialogues. C’était donc l’occasion de travailler avec cette contrainte particulière. Ça m’a vraiment poussé à changer les choses dans ma démarche de création. J’ai calé mon regard essentiellement sur le personnage de Nick.

C’était également un peu une course contre le temps car le bateau de retour allait arriver, la météo était très mauvaise et j’étais tout seul, donc j’ai tourné tous les rush en 7 ou 8 heures avec les comédiens. En italien, on appelle ça « Pedinamento » c’est une théorie du néo-réalisme. On prend un personnage à un moment de sa vie et on bâtit une histoire autour de lui.

Quand j’ai tourné j’avais très envie d’enregistrer la voix off de quelqu’un de l’île avec cet accent très particulier qu’ont les habitants. Je ne trouvais personne, cette voix off ne marchait pas avec le comédien de film. Au final, j’ai trouvé Justin qui a été formidable, il était très généreux et voulait vraiment faire ce travail mais il n’avait évidemment jamais fait ça et il était un peu tendu… Finalement on a enregistré dans ma cuisine le soir, et on a vraiment bu beaucoup pour qu’il puisse se détendre !

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Les conditions de tournage du film sont proches du documentaire et pourtant il s’agit bien d’une fiction, comment as-tu travaillé autour de ces frontières finalement assez poreuses ?

En ce moment je suis beaucoup dans la recherche. Beaucoup de gens m’ont demandé si mon film était un documentaire et je leur réponds que non. Je pense qu’il est très important de dire quand on est dans le documentaire ou dans la fiction, de ne pas laisser croire qu’il s’agit de documentaire si ce n’en est pas un. Il faut déclarer le dispositif. Mon film a plein d’éléments qui appartiennent au documentaire, à la vie réelle, mais le dispositif est fictionnel.

En ce qui concerne la jeune fille du film qui quitte l’île et son petit ami, on peut imaginer qu’il s’agit d’une situation réelle qui se pose pour les habitants. Est-ce que l’un d’entre eux t’a inspiré ?

Je me suis inspiré d’une jeune fille de l’île qui va partir bientôt au Cap (et non en Angleterre comme dans le film) mais elle n’a aucune envie de partir. En fait, elle m’a inspiré le personnage de la fille qui part mais aussi celui du garçon qui n’a pas envie de partir. Pour l’histoire du couple, je me suis rendu compte que sur l’île, la notion de famille était très importante, les liens sont très forts. Sur Tristan Da Cunha, le départ de quelqu’un est encore plus difficile à remplacer. Ta copine part, tu ne peux pas aller dans le village d’à côté rencontrer quelqu’un d’autre. L’’île est isolée, tu restes seul. C’est une histoire d’amour très classique mais l’enjeu du départ la rend plus particulière.

Quelles recherches avais-tu faites sur l’île avant d’arriver, en plus des récits de ton ami médecin ?

J’ai fait des recherches sur l’histoire de l’île, j’ai essayé de faire un exercice où je ne posais un regard ni anthropologique ni sociologique. Je voulais vraiment arriver comme une page blanche là-bas pour essayer d’être le plus possible à l’écoute de cet endroit. Je ne pense pas y être arrivé totalement, il aurait fallu encore passer plus de temps sur l’île mais la démarche était celle-là.

J’ai voulu respecter un maximum les habitants en choisissant de ne pas poser d’étiquette sociologique sur eux car l’île a beaucoup souffert. En 1961, il y a eu une éruption volcanique, les habitants ont dû partir en Angleterre et la presse les a très mal traités à ce moment-là. Il sont marqués par cela. Laurent, mon ami médecin, a gagné leur confiance et je devais la préserver pour pouvoir continuer à travailler avec ces personnes qui m’ont beaucoup touché. D’ailleurs, je suis très content car deux personnes de Tristan Da Cunha étaient à Cannes pour la projection du film.

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Peux-tu revenir sur les décors qui composent ton film ?

Sur l’île, l’espace social est le village, c’est vraiment l’espace de partage. Le volcan et la route sont des lieux de passage. J’ai découvert la piscine vide qui est dans le film sur place et même si je ne travaille pas beaucoup par métaphores – il y a plein de choses sur mes films que je découvre a postériori en général – les gens m’ont fait remarquer que c’était très fort d’avoir une piscine vide dans une île au beau milieu de l’océan. C’est une image qui me fascine au niveau esthétique mais que je ne veux pas souligner. Je déteste imposer des métaphores trop lourdes. On a déjà une histoire qui est un peu mélodramatique entre deux enfants donc j’ai beaucoup travaillé en écriture et au montage pour épurer le plus possible et plutôt travailler sur la soustraction pour ne pas surcharger cette histoire et échapper ainsi à toute mièvrerie.

Qu’implique pour toi cette sélection cannoise ?

C’est beaucoup. C’est évidemment un privilège de pouvoir montrer cette petite histoire dans cette salle devant ce public. Je ne cache pas que je n’ai aucune peur de la façon dont le film va être reçu. Avant, mes films étaient plutôt cérébraux, portaient sur mes propres histoires et du coup, se posait la question de ce qu’allaient ressentir les gens face à cela. Il s’agit de quelque chose de très intime. Avec ce film, je ressens une grande transparence dans ma démarche et je suis juste très content de pouvoir le montrer ici, de pouvoir partager cette histoire.

Quels sont tes projets? Où en es-tu de ton projet initial de tourner un long métrage sur l’île ?

Je suis actuellement en écriture avec un co-scénariste, Ezio Abbate. J’ai quasiment terminé un traitement. Il s’agira de l’histoire d’un sismologue qui sera confronté aux éléments naturels de l’île physiquement et mentalement.

Propos recueillis par Fanny Barrot

Article associé : la critique du film

Consultez la fiche technique du film

Pour information, « 37°4S » sera projeté à Paris, le jeudi 30 mai à 20h30 au Cinéma du Panthéon lors de la reprise des courts métrages en compétition au Festival de Cannes 2013

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