Swięto Zmarłych (La fête des morts) d’Aleksandra Terpińska

Les voitures dans la ville et les trains à vive allure glissent dans le paysage en traçant des lignes horizontales. Les larmes et la pluie ont, quant à elles, un autre point commun; celui de tomber à la verticale. Les premiers plans de «La fête des morts » d’Aleksandra Terpińska semblent nous rappeler ces évidences cachées; à l’image, les clignotements urbains se mêlent aux coulées de pluie.

La logique de la sensation à laquelle invitent ces images d’introduction semble d’emblée assumer que la grisaille atteint parfois les choses de la vie : les troubles intérieurs, lorsqu’il est question de généalogie, doivent trouver des réponses dans l’extériorité. Car la sensation n’est pas le synonyme d’un retrait en soi-même. Au contraire, le regard porté sur sa propre histoire, plutôt que de laisser place au récit — c’est-à-dire à une interprétation rapide, empirique, bancale —, ouvre vers une échappée belle, à la recherche d’une vérité stricte, qu’il appartient ensuite au sujet de s’approprier.

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Plus généralement, «La fête des morts » trace en filigrane une quête identitaire, ou plutôt un déclic existentiel, auquel Léna, la protagoniste, devra se frotter. Le film donne à voir le trajet à la fois géographique et mental accompli par cette dernière, qui célèbre à sa manière ses dix-huit ans le jour traditionnel d’Halloween. Elle veut comprendre une double absence qui la torture : comment vivre après la disparition de sa mère ? Pourquoi son père les a-t-il abandonnés, son frère et elle, lorsqu’ils étaient enfants ? Le film, seul opus polonais en compétition au Festival de Clermont-Ferrand, entend donner l’occasion à l’adolescente de percer les mystères familiaux.

Drôle de jour pour une rencontre

Étrange fête des morts à laquelle le film invite le spectateur. Nous sommes le 31 octobre, dans une Varsovie grise et songeuse. Léna dort encore quand son frère vient la réveiller, affublé d’un déguisement de mort-vivant. À côté du rituel et des symboles liés à la célébration d’Halloween et de la Toussaint, événement particulièrement suivi par la population polonaise, avoir dix-huit ans fait de ce jour un moment particulièrement chargé symboliquement pour la protagoniste. Cependant, ce n’est pas avec un sentiment d’euphorie qu’elle aborde la journée. Léna semble contrariée, son esprit est occupé par un autre problème. La photographie qu’elle observe longuement en sortant du lit — représentant une femme et une petite fille courant sur une plage — donne un indice de ses pensées : Léna doit régler un problème familial. À l’image de l’ensemble du film, l’histoire avance selon une économie plus visuelle que verbale, fondée sur une combinaison de détails visibles marquants, laissant au spectateur le soin de les recouper pour comprendre les épisodes de sa quête.

Depuis l’identité donnée vers le choix personnel

Il s’agit d’un trajet libre à la recherche d’une vérité nécessaire. Léna, pour la première fois, met tout en œuvre pour retrouver son père, un certain Michał Stanek. Après quelques fausses pistes, elle l’aperçoit dans les faubourgs de la capitale. Ils se retrouvent tous deux dans une voiture. Les paroles fusent et la franchise permet de toucher rapidement au cœur des choses. Léna lui annonce qu’elle est sa fille, et veut connaître les raisons qui ont poussé son père à l’abandonner. La vérité est aussi simple que tranchante : « Je ne vous ai pas abandonnés. Ta mère a rencontré un autre homme ». Léna continue donc son parcours urbain. Au cimetière, elle allume une bougie, comme pour enchaîner son malaise individuel avec l’événement métaphysique (et presque patriotique) — que représente la Toussaint au pays de Jean-Paul II. De ses retrouvailles avec son père, Léna ne peut se détacher. Elle doit désormais faire face à ce qui s’oppose à l’identité, c’est-à-dire ne plus obéir à ce qui est donné : il y a une alternative. Choix de se retrancher dans le leurre de l’absence, ou bien choix d’aborder doucement la complexité des sentiments. Plus qu’une quête proprement identitaire, le film s’avère finalement davantage un trajet initiatique vers la conscience de soi.

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Ritualisation contemporaine

Conte désenchanté sur les mystères qui préfigurent la naissance des êtres, ce court-métrage ne laisse pas le spectateur indifférent. Il s’agit d’un portrait sans concession abordant les rapports que l’on peut entretenir avec ses parents, ceux qui ont disparu et ceux qui restent. La mise en scène montre la protagoniste avec une distante compassion et dissèque les différentes ritualisations qui pavent notre rapport au passé dans le temps présent. Il y a les rites collectifs et il y a les rites inventés à une échelle plus restreinte. À la fin du film, à la manière d’un cérémonial séculaire et déconcertant, le petit frère de Léna reconstitue dans la chambre de sa sœur une plage — touchante représentation du lieu où Léna courait enfant aux côtés de sa mère, comme pour faire rejaillir dans le présent le spectre maternel mais aussi un semblant d’harmonie familiale. Par conséquent, le passé et le futur ne sont pas l’objet d’une nostalgie illusoire. Le passé surgit comme une source en recomposition, comme du sable lancé à travers le ciel, entre le réel et l’imaginaire, lui permettant d’appréhender l’histoire qui l’a précédée et, avec un surcroît de conscience, de réapprendre à vivre avec les composantes de la vérité. Cette appropriation aura sans doute pour conséquence de la laisser à nouveau courir les cheveux aux vents.

Mathieu Lericq

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