Le Livre des Morts d’Alain Escalle

Près de dix ans après « Le conte du monde flottant » où il abordait le drame d’Hiroshima, Alain Escalle revient cette année dans le programme national du Festival de Clermont-Ferrand avec un nouveau film d’animation de 35 minutes. Version apocalyptique du Bardo Thödol tibétain, « Le Livre des Morts » est une œuvre troublante qui raconte le voyage métaphysique d’un homme au crépuscule de sa vie, confronté aux démons de sa mémoire. Quelque part entre la Russie et la Pologne, l’homme fait face aux souvenirs traumatiques de la déportation et de l’extermination concentrationnaire nazie dans une cérémonie expiatoire, comme une purge de la mémoire, où il exhume les fantômes de l’Holocauste pour s’en libérer.

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Certes le thème est lourd, et d’entrée de jeu, Alain Escalle nous plonge dans l’univers sombre et inquiétant d’une ville en ruine, comme le symbole d’une mémoire en lambeau et une référence évidente au ghetto de Varsovie. Dans le souffle froid de bourrasques hivernales, un livre tourne ses pages laissant apparaître comme autant de destins, des listes de noms numérotés par matricules. Une voix off sortie d’outre-tombe révèle en russe les secrets du livre alors que des murmures inaudibles accompagnent des chants d’enfants russes. Des visages fantomatiques tordus de douleur apparaissent en surimpression entre les pages, alors que des plans de coupe nous montrent dans des cadres de photo en noir et blanc des portraits d’hommes et d’enfants souriant et des icônes de la vierge. Entre la multitude de rats envahissant les rues et le cri sinistre des corbeaux, l’homme referme le livre dans une valise et, comme pour répondre à un appel intérieur, quitte la ville pour un pèlerinage rédempteur vers les spectres de son passé.


Avec un esthétisme graphique très poussé où se mélangent des images en prises de vues réelles travaillées en rotoscopie et une 3D qui se joue des pesanteurs, Alain Escalle pose un univers visuel impressionnant où le fantasmé s’imbrique dans un réalisme brutal. La narration se déstructure autour de tableaux oniriques et cauchemardesques où se confondent le froid parcours d’un homme sur la fin de sa vie, et le voyage intérieur et quasi mystique qui le confronte aux souvenirs de l’abomination finale. Le thème du corps décharné, torturé, sert comme une récurrence à passer de l’un à l’autre, reliant l’aspect charnel de la souffrance à celui de l’esprit dans une mise à nu symbolique. Entre mouvements symphoniques et dissonances calculées, la musique de Flemming Nordkrog attise parfaitement l’ambiance dramatique du film, tout comme les chants en russe et la tonalité du violoncelle lui confèrent l’accent grave et déchirant des âmes slaves martyrisées.

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« Le Livre des Morts » nous met face à l’un des pans les plus atroces de l’histoire de l’humanité. Les trains de la honte, les camps, les chambres à gaz et les charniers, tout y est. Mais au-delà d’un film sur les horreurs de la Shoah, « Le Livre des Morts » est une œuvre qu’on peut percevoir de façon plus intime. Tout comme le livre tibétain du même nom, Alain Escalle aborde surtout ici la question de l’affranchissement de l’âme de ses corps de souffrance, et le cheminement spirituel vers la libération au moment de la mort.

Xavier Gourdet

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