L’Amour bègue de Jan Czarlewski

Le sentiment dans le handicap

Pile, on réunit les éléments sensoriels venus de l’imaginaire pour représenter le mouvement des êtres. Face, on appréhende le monde et ses labyrinthes en plongeant directement en son sein. Fiction et documentaire, loin d’être des démarches opposées, ne sont en réalité que les deux faces d’une même carte. Ce n’est pas la réalité elle-même qui est enregistrée (comme le disent certains maladroitement), mais une vision du monde qui s’imprime. L’enjeu personnel de chaque cinéaste est de « piéger les faits qui (les) traversent », pour reprendre l’expression du peintre Francis Bacon.

Cette carte à deux surfaces, est faite de cavités et de reliefs; sur et sous elle, chaque réalisateur trace sa trajectoire, sa route thématique et son itinéraire esthétique. Tout est une question d’approche, de rapport institué avec les faits et les sensations. Entretenant une liberté de ton rarement aussi assumée, le réalisateur polono-suisse Jan Czarlewski a compris qu’il n’avait pas à choisir son camp entre ce qu’on appelle le « réel » et l’ »imaginaire »; il le prouve une nouvelle fois dans « L’amour bègue » , en compétition au Festival de Clermont-Ferrand. Proche d’Alain Cavalier dans sa manière de filmer, il aborde de front les êtres en assumant tout autant sa présence de « filmeur ».

Avec « L’Ambassadeur et moi » (2011), il avait été remarqué au Festival de Locarno pour ce film déconcertant autour de la filiation. Le fils (réalisateur) filmait le père (ambassadeur de Pologne à Bruxelles) et ouvrait une étrange lutte de pouvoir entre les deux. Jan Czarlewski avait fait preuve d’une maîtrise comique, ridiculisant par exemple les parades officielles, mais surtout de grandes qualités concernant le montage. En effet, le film ménageait une place pour les situations d’embarras tout en maintenant un ton doux et bienveillant, voire émouvant. Avec ce film, Czarlewski explorait le côté face.

« L’amour bègue » penche davantage du côté pile. Tout en développant une approche naturaliste, fondée sur des plans filmés la caméra à l’épaule, ce nouveau film transforme une fois encore une situation gênante en lutte positive : Tim (Olivier Duval), jeune étudiant séduisant mais bègue, tente d’approcher les filles. Son ami colocataire (joué par Jan Czarlewski lui-même), l’encourage et le pousse à dépasser ses craintes. Tim remarque Victoria (Camille Mermet) à la salle de boxe et souhaite sortir avec elle. Cette simple histoire d’amour donne lieu à l’évocation plus profonde du handicap : comment exprimer ses sentiments lorsque les mots ne sortent pas, restent dans la gorge comme autant d’objets de frustration ? Néanmoins, l’amour est matière à transformation : les regards, les gestes et les intentions comptent davantage que l’expression verbale.

Le film repose en grande partie sur l’interprétation des acteurs, et avant tout sur celle d’Olivier Duval et Camille Mermet. La séquence du restaurant, où les deux personnages ont rendez-vous, montre toute leur puissance de jeu; le spectateur reste (non pas bègue mais) béas face à la fragilité des regards et l’échec permanent et potentiel auquel s’expose Tim. Mais les doutes se révèlent partagés, ainsi que les handicaps et leurs palliatifs, même s’ils ne sont pas de même nature.

La finesse de mise en scène de Jan Czarlewski provient de l’interprétation mais également de ce que la caméra, tout comme dans « L’Ambassadeur et moi », peut capter furtivement d’une relation entre deux êtres. En effet, la caméra bouge face aux acteurs comme un narrateur face à des personnages; la focale s’ajuste, les mouvements suivent en tremblant ceux des sujets. La fragilité des êtres trouve celle des personnages. Ce cinéma construit moins qu’il ne cherche, attrape, dévoile. Mais aucune banalité n’advient; seulement des impressions premières et justes. Pour reprendre le mot de Bacon, ce cinéma “piège” ce qui s’échappe du handicap lui-même et laisse poindre les sentiments les plus enfouis.

Mathieu Lericq

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