Tal Yehoudai : « Je parle de la solitude, de la difficulté de la vie adulte, de la vie de femme, de ce qui se passe quand on grandit »

Sélectionné pour concourir dans la compétition internationale aux 35èmes Rencontres Henri Langlois, « A Year After » est un film troublant qui parle de la difficulté de se reconstruire après un deuil. La solitude y est dépeinte comme une longue peine dont le personnage principal décide de s’extraire à force de volonté et d’expériences nouvelles.

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© FB

« A Year After » a été réalisé dans le cadre des études de Tal Yehoudai à l’école Minshar for Art de Tel Aviv. Très dynamique dans le domaine de l’audiovisuel, cet établissement promeut et encourage l’action artistique dans son environnement social et politique (voir notre ancien focus sur les écoles israéliennes).  Avec son film, Tal Yehoudai propose une réalisation en totale cohérence avec l’éthique de son école. Elle pose son regard sur un fait de société – le veuvage, le deuil – et l’ancre, en toile de fond, dans le contexte politique complexe qui oppose Israël et Palestine. Le point de vue de cette très jeune réalisatrice sur la mort, ou plutôt sur son contrepoint, ceux qui restent, est incarné à l’écran par un personnage central, une femme sexagénaire nommée Neomi.

Après la mort de son mari, cette femme se retrouve isolée, ses enfants sont partis. Elle n’est plus ni vraiment mère ni vraiment femme et doit se reconstruire. Tal Yehoudai filme au plus près Neomi dans ce long processus qu’est le sien pour retrouver du sens à sa vie. Le film dépeint en vingt minutes l’évolution de cette femme. Tout commence par le constat qu’elle fait de sa propre solitude qui s’est insinuée doucement pendant sa première année de veuvage, le temps du deuil sans doute. Démunie mais consciente, elle provoque les choses et se provoque pour avancer et se retrouver autonome dans sa vie. On assiste à une belle transformation où la veuve cherche à redevenir femme même si cela lui en coûte. Tal Yehoudai filme avec beaucoup de pudeur une scène où Neomi passe à l’acte avec Salar, un homme palestinien qui à lui aussi perdu sa famille. Même si cet acte ne lui apporte pas le réconfort escompté, Neomi peut alors commencer sa nouvelle vie, elle se sent capable d’accomplir des choses pour elle et par elle-même. Le film se conclut par une séquence où Neomi apparaît non plus comme une femme éplorée mais comme une sexagénaire battante au regard fier. Interview.

Tal, pouvez-vous expliquer pourquoi vous avez choisi de traiter le sujet du deuil pour votre film d’études ?

En fait, je crois qu’il y a plusieurs sujets dans le film. Je parle de la solitude, de la difficulté de la vie adulte, de la vie de femme, de ce qui se passe quand on grandit. Cela m’a pris du temps pour comprendre pourquoi j’avais choisi ces thèmes pour mon film et pourquoi je les avais traités à travers le regard d’une veuve d’une soixantaine d’années. Mais au final, je crois que ces thèmes sont communs à tous. Il s’agit là d’une femme âgée mais le personnage principal aurait également pu être une jeune femme comme moi. Le fait est que nous sommes tous à la recherche d’une personne qui nous aimera et nous apportera un certain confort et de l’attention.

Dans le film, il est question d’un passage, d’un grand changement de vie pour cette femme qui se retrouve seule après la mort de son mari et dont les enfants sont partis depuis longtemps. Elle était femme et mère et doit, après ce deuil, se retrouver en tant qu’individu, se reconstruire dans sa vie. Je pense que ce sujet est assez universel.

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Dans le film, on voit en effet cette femme qui éprouve une grande difficulté à trouver un nouveau sens à sa vie mais qui malgré tout tente de changer…

Elle a vécu toute sa vie selon un même mouvement, s’est mariée très jeune, a eu des enfants, et maintenant tout le monde est parti et elle doit trouver un nouveau sens à sa vie. Elle choisit, pour se prouver quelque chose sans doute, d’aller voir un autre homme. Salar, le personnage de l’homme palestinien, pourrait être quelqu’un qui l’aiderait car il se retrouve lui aussi dans une situation de veuvage et dans une solitude similaire. Pourtant, elle ne trouvera pas de réelle solution dans cette relation charnelle, mais un début d’ouverture sur une nouvelle vie.

Pouvez-vous revenir sur la dernière séquence du film où la femme se retrouve à table avec ses enfants qui récitent une prière ? Son regard semble perdu dans une réflexion lointaine.

Cette séquence est assez ouverte, il peut y avoir plusieurs interprétations je pense. Pour moi, il s’agirait plutôt d’une sorte de conclusion, une marque du changement qui s’est opéré pour la femme après la relation qu’elle a eue avec Salar. Maintenant, elle sait qu’elle peut mener sa propre vie. Sa famille reste importante, mais maintenant elle sait qu’elle peut faire des choses par elle-même et pour elle, même si cela n’est pas simple.

La séquence où la femme se regarde et détaille son corps dans le miroir de sa chambre est très touchante, on sent tout le mal-être du personnage qui s’incarne dans ce corps flétri et débordant…

Je pense que pour les femmes, il est plus difficile d’accepter leur apparence que pour les hommes. Toute notre vie, nous tentons de montrer littéralement le meilleur de nous. Dans le film, la femme a toujours essayé d’être une bonne femme et une bonne mère, mais aujourd’hui elle est vieille et son corps reflète le temps qui a passé.

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Le rôle de la femme est central dans le film, la narration tourne autour d’elle, comment avez-vous travaillé avec la comédienne ?

Ce fut un long processus, nous avons beaucoup parlé. Pendant le casting, je n’ai pas voulu faire jouer aux comédiennes un texte particulier. J’ai plutôt discuté avec chacune d’elles à la recherche d’une sorte de connexion. Quand j’ai trouvé ma comédienne, le travail a été assez long et difficile car dans la vie elle est exactement l’opposé de la femme qu’elle joue dans le film ! La scène de sexe a aussi été très difficile à tourner pour elle.

Dans votre façon de filmer, on sent que vous portez une grande attention au cadre…

Oui, j’ai cherché à montrer l’isolement et la solitude de la femme à travers l’image. Dans le film, elle est souvent bord cadre comme si elle était presque extérieure au monde qui l’entoure. Mais quand elle commence à «s’intéresser» à elle, son corps revient au centre de l’image comme dans la scène devant le miroir ou lorsqu’elle est avec Salar.

Quels sont vos projets ?

J’ai écrit un synopsis pour un long métrage. Pour l’instant, je suis à la recherche de fonds pour écrire le scénario.

Propos recueillis par Fanny Barrot

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