Living Still Life (La Résurrection des natures mortes) de Bertrand Mandico

Art et beauté en territoire contaminé

Habitués au cinéma radical et détonnant de Bertrand Mandico, on s’étonne de voir son dernier film, « Living Still Life » (La Résurrection des natures mortes), en compétition à la Mostra de Venise en septembre dernier et en sélection au prochain festival de Clermont-Ferrand, s’ouvrir avec une citation de Walt Disney, grand patron du dessin animé pour toute la famille. « L’animation est l’illusion de la vie », telle est la petite phrase qui introduit le film avec ironie. Petit à petit, l’image se désagrège et vire au vert, au rouge, comme si les mots de cet homme connu de tous n’étaient eux aussi qu’illusion.

À ces mots succèdent des plans de fumées et de vapeurs colorées, évoquant des expériences chimiques propres au cinéma expérimental, et qui reviendront régulièrement tout au long du film. Une femme filmée en gros plan, Elina Lowensöhn, actrice fétiche de Bertrand Mandico, évoque sa quête d’une autre femme et en décrit les caractéristiques précises. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Tout cela nous laisse perplexes, il faudra attendre un peu pour en savoir d’avantage…

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N’ayant pas le temps d’y réfléchir plus longuement, le spectateur est secoué par une sonnerie d’alarme, celle d’une centrale nucléaire. L’incorporation de ce son tant redouté et de chapitrages sans décorum donnent toute leur signification aux fumées et vapeurs évoquées plus haut. Nous sommes en territoire contaminé, plongés en plein univers post-apocalyptique. « Living Still Life » nous fait découvrir un monde dépourvu de toute vie, si ce n’est celle d’une femme obsédée par ses recherches artistiques, à la poursuite de l’œuvre absolu, et d’un homme en deuil.

La femme évolue dans une nature aux tons et couleurs poussés, dans un décor peinturluré de rouge, de vert, de bleu et de rose et dont le sol est recouvert d’une neige parfaitement blanche. Les violons et les bruitages soignés ajoutent une douceur à la scène, et cette femme, vêtue de rouge, s’apparente à un petit chaperon rouge de conte post-moderne. Après le choc de l’alarme, nous voilà replongés dans un panorama « walt disneyesque », et là, c’est à se demander si le réalisateur ne se joue pas de nous. Cependant, quelque chose sonne faux dans cet environnement enluminé. Des bruits inquiétants viennent progressivement polluer l’atmosphère, et l’aspect irréel des couleurs ne nous permet pas de croire en l’existence d’une telle harmonie de la nature. Le film nous emmène dans un monde inquiétant et pourtant si plausible, un Tchernobyl 2 mis en scène par un Walt Disney sous acides.

Rappelant le Technicolor poussé de certains films des années 1950 comme « La Renarde » de Mickael Powell ou les films de Douglas Sirk dont Bertrand Mandico s’est beaucoup inspiré, le décor évoque l’abus de cette technique, au point d’avoir créé un univers esthétiquement malade. Ici, l’excès d’artifices fait dérailler la nature.

Dans « La Renarde », la jeune femme évolue dans une nature luxuriante aux panoramas splendides tandis qu’ici, la forêt prend des allures de cimetière où gisent les corps inertes d’animaux. Tour à tour, notre mystérieuse femme découvre le cadavre d’un lièvre, d’un chien, d’un cheval, et les emmène dans son atelier afin de leur redonner vie. Les corps sont mis en scène, fleuris, colorés, disposés sur un sol noir et photographiés maintes et maintes fois. Les photos, mises bout à bout, reproduisent la marche de l’animal et provoquent cette « illusion de la vie » dont parlait Walt Disney, ou tout du moins, l’illusion du mouvement.

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Dans cette volonté de capter le mouvement repose aussi un désir de capturer la vie, de maîtriser le temps qui nous échappe dans sa fuite, afin de retrouver un avant, celui qui ne connaissait pas la maladie et l’intoxication dues à la catastrophe nucléaire. Ainsi, l’homme en deuil, dont la maison se recouvre étrangement de peinture noire, comme aspirée par une mer de pétrole, fait appel à cette artiste afin de redonner vie à son épouse défunte.

La séquence finale, celle de l’animation du corps de la femme, évoque par ses cheveux hirsutes une Gorgone de la mythologie grecque, plus particulièrement Méduse, cette femme à la chevelure de serpents. La Gorgone de Mandico est aussi une créature issue de l’enfer, celui du nucléaire et des gaz toxiques, elle s’anime dans une danse macabre, et a conservé son pouvoir hypnotique.

Le discours du début prend alors toute sa signification, et l’on découvre que le chaperon solitaire est à la recherche de chair et de matière plus organique que chimique dans cet endroit dépourvu de vie et d’air pur. Peu importe que l’animation ne soit qu’illusion, l’émotion véhiculée par les images, elle, est bien réelle.

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Ce passage où les corps sont mis en scène et animés sous nos yeux, accompagné d’une musique poétique et enfantine composée par Bertrand Mandico, appelle l’émerveillement, et la découverte d’un procédé étonnant. L’assemblage des photogrammes nous emmène vers un récit fantasmagorique loin du quotidien, un ailleurs où tout est possible. Le film, par la mise en scène d’une dualité opposant la création à la destruction, questionne, ou plutôt affirme la possibilité de créer une œuvre dans un monde en perdition.

Par cette méthode de mise en mouvement des corps, Bertrand Mandico révèle le fonctionnement de l’animation image par image ou ce qu’on appelle aussi la stop-motion. Cette technique est directement inspirée des travaux de recherche sur le mouvement d’Eadweard Muybridge, qui a inventé, à la fin du XIXè siècle, le zoopraxiscope, un appareil photo pour photographier le mouvement des animaux.

« Living Still Life » couvre les obsessions de la matière et de la création artistique que Bertrand Mandico ne se lasse pas de mettre en scène. Ce dernier, attaché au bricolage de par sa formation dans l’animation, a utilisé de véritables cadavres d’animaux afin de réaliser ce film. Mais rassurez-vous, l’expérience macabre n’aura pas été jusqu’au bout, puisqu’il s’agit, dans cet épilogue, du corps d’une actrice bien vivante !

Agathe Demanneville

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