Franck Dion : « En écrivant « Edmond était un âne », je me demandais qui ça allait intéresser, et pourtant, j’avais envie de la raconter, cette histoire »

Fasciné par le personnage et l’imagination sans limite, Franck Dion est l’auteur de trois films, « L’inventaire fantôme », « Monsieur Cok » et récemment « Edmond était un âne ». Dans une brasserie parisienne, il revient longuement sur ses débuts, ce qui l’anime et son dernier film.

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D’où te vient ton intérêt pour le dessin et l’animation ?

J’ai une formation de comédien, je viens de l’illustration, de la sculpture et le film d’animation me permet d’utiliser ces matériaux-là, ces médiums-là pour construire de toutes pièces un univers graphique.

Comment as-tu été amené à faire « L’inventaire fantôme », ton premier film ?

Je rêvais depuis très longtemps de faire un film avec un visuel particulier. Mais je ne savais pas ce que c’était que de faire un film. Quand s’est posée la question de faire l’« Inventaire fantôme », en 2002, je me suis remis à la sculpture pour avoir un rendu proche de ce que j’avais en tête. Je voulais obtenir visuellement le film auquel je rêvais depuis toujours. Je me sentais plus à l’aise pour faire un film en volume, même si je n’ai jamais été animateur.

Là où j’ai vraiment déchanté, c’était au moment du tournage, quand les animateurs se sont mis à faire des plans qui duraient 15 secondes en une journée. Là, j’ai dépéri longuement parce qu’en plus, le tournage se faisait à Angoulême, je vivais à l’hôtel, la production était assez fauchée et les conditions étaient vraiment difficiles.

Ce qui te déprimait réellement, c’était la lenteur ?

Absolument. Je savais à quoi m’en tenir, mais en théorie. Par moments, je me suis retrouvé à n’avoir rien à faire, loin de Paris et de ma famille. Je m’ennuyais sur un plateau où des animateurs réalisaient ce que je leur mimais au préalable. Il fallait beaucoup prier pour que l’animation soit la bonne,et corresponde à ce que je souhaitais, ce qui n’était pas toujours le cas, parce qu’on n’avait pas d’argent pour recommencer la prise. Cette manière de travailler ne m’a pas vraiment plu à cause de cette extrême lenteur et de ce manque de contrôle de l’animation.

C’est pour ça que tu as arrêté après de faire du volume ?

Je n’ai pas complètement arrêté. « Mr Cok », mon deuxième film, je l’ai fait en papier découpé, mais il comporte du volume. Je souhaitais essayer autre chose, car l’intérêt de l’animation réside aussi dans la possibilité de tester d’autres techniques. Pour ce film-là, celle du papier découpé m’a permis d’être très rapide comparé au stop motion et d’avoir le contrôle de l’animation. Le tournage s’est fait à Lille où j’avais loué une maison. Sur le plateau, on a pu tester des choses avec le papier découpé qui est finalement un dispositif assez léger.

« L’inventaire fantôme » s’est fait avec une grosse boîte, Les Armateurs, « Mr Cok » et « Edmond était un âne » ont été produits avec Papy 3D, la boîte que tu as monté avec Jérémy Clapin et Gilles Cuvelier. C’est important pour toi de t’impliquer aussi dans la production ? Est-ce qu’il y a eu des choses qui t’ont dérangé dans la production du premier film?

Oui. J’ai débarqué tard, à 29 ans, dans le milieu. Je ne venais de nulle part, je n’avais pas fait d’école. J’avais envoyé mon projet de film à une dizaine de sociétés, y compris à Disney, c’est dire les connaissances que j’avais du milieu ! Les seuls à m’avoir répondus ont été les Armateurs.

Didier Brunner m’a reçu, il a bien voulu produire le film. J’ai beaucoup d’amitié et de reconnaissance pour lui, c’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier, mais la manière dont la production de « L’inventaire fantôme » s’est faite ne m’a pas convenu parce que je me suis retrouvé à travailler avec une équipe et des moyens que je n’avais pas choisis. Cela s’est bien passé avec l’équipe mais quand le film a commencé sa carrière, j’ai réfléchi à la possibilité d’en faire un deuxième et je me suis dit que j’avais envie de choisir les gens avec qui je travaillerais. C’est la raison pour laquelle j’ai monté Papy 3D avec des amis.

Ce qui est frustrant dans le film d’animation, c’est que tout est prévu à l’avance. Improviser coûte cher et ça conditionne aussi la possibilité de s’enfermer dans une production qui peut durer des années, et ça, ça me fait peur. Je l’ai vécu et je ne veux plus le vivre. Passer 10 ans dans une cave pour faire 15 minutes de film, sur le plan expérimental, c’est sans doute très intéressant, mais ce n’est pas ce que j’ai envie de faire de ma vie.

C’est donc vital de produire ses propres films ?

Oui, ça permet d’avoir une exigence supplémentaire sur le temps et l’argent. Pour mon dernier film, « Edmond était un âne», j’avais dit qu’à partir du moment où on entrerait en production, la concrétisation du projet durerait 10 mois. On s’y est tenu.

Il y a quand même quelqu’un que tu as emmené sur tes autres projets, ton compositeur : Pierre Caillet.

Ah oui, complètement, mais on s’est rencontré bien avant « L’inventaire fantôme ». C’est à la fois une rencontre amicale et artistique. Je ne conçois pas l’idée de faire de film sans travailler avec lui. Moi, je suis un épouvantable bavard. C’est sans doute la personne à qui je parle le plus de mes projets. Il y a toujours eu une émulation entre nous. Lorsqu’une idée me vient, je lui en parle immédiatement.

Il y a quelque chose relevant du sombre et de l’étrange qui revient dans tous tes films. D’où vient ton intérêt pour le fantastique, qui est presque un personnage en soi ?

Ce qui m’intéresse, dans les histoires que je veux raconter, ce sont les personnages davantage que ces atmosphères fantastiques, même si elles sont bien là. J’ai une fascination pour le personnage, cela vient probablement de ma formation de comédien.

Je me rends compte aujourd’hui que je suis très influencé par ce que j’ai vécu au théâtre. Ce qui émane d’une salle, d’une lumière, de l’imaginaire, d’un comédien, au théâtre, me fait rêver. D’un seul coup, l’imagination est sans limite, c’est ce que je veux retranscrire en partie dans mes films. J’adore le cinéma, mais mes références sont plus proches de Claude Sautet que du cinéma fantastique, même si m’y intéresse beaucoup.

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En parlant de personnages, dans tes trois films, on repère souvent des êtres écrasés par les autres ou bien la société, par exemple, dans des décors imposants, surdimensionnés.

Oui, j’aime bien l’idée du personnage qui se perd littéralement dans le décor, ça le met en position de fragilité, c’est intéressant. Le personnage fort, c’est emmerdant. C’est vrai qu’il y a de la surdimension dans mon travail. Ça doit venir du théâtre, le gros décor, avec une toute petite silhouette, éclairée par une petite lumière, qui sort de scène et qui tombe.

Je travaille à nouveau sur des projets où pour changer, les décors sont à nouveau énormes ! Ce qui m’intéresse chez eux, c’est qu’ils servent et qu’ils mettent en scène les personnages, et non l’inverse. Les décors doivent servir d’écrin, c’est le personnage qui est central.

Dans des déclarations précédentes, tu as parlé d’Edmond comme d’un âne dans un monde de chevaux. Est-ce que ça rejoint l’idée d’isoler ton personnage dans un monde rempli d’êtres conformes ?

Oui, l’histoire d’Edmond est celle d’un homme qui ne se pose pas de questions, qui est apparemment extrêmement différent des autres, parce qu’il est beaucoup plus petit et qu’il ne réagit pas de la même manière que les autres. Lorsqu’il se sent, après une révélation quasi christique, être un âne, il va s’émanciper, ni plus ni moins, sans trop laisser le choix à son entourage. L’idée de l’âne dans un monde de chevaux, c’est celle-ci : l’âne est lent là où les autres sont rapides. On est dans un monde qui file à toute vitesse avec une fascination pour l’efficacité, pour la compétition. Les ânes font leur travail, mais ils ne font pas de courses. Ils sont en décalage.

Pourquoi ne pas avoir doté Edmond du pouvoir de la parole ? Le film est rythmé par plusieurs voix-off mais on ne l’entend jamais s’exprimer.

Au tout début, je l’avais fait parler, mais j ‘ai supprimé sa voix, je ne trouvais pas ça intéressant. Je voulais que le film parte de son point de vue, qu’on soit avec lui et qu’en même temps, il ne cède rien de son intimité. Pour moi, Edmond est un personnage mal aimable, tout comme le film. En écrivant, je me demandais qui ça allait intéresser, et pourtant, j’avais envie de la raconter, cette histoire.

Pourquoi ?

Parce que je trouvais intéressant de parler de la vision qu’on a de soi sous plusieurs angles : celui de la maladie mentale et celui de ne pas se sentir être né dans la bonne peau. Et parce que je trouvais intéressant de suivre le courage d’un petit homme ordinaire, qui ne la ramène pas, qui est déterminé, sans pour autant être sympathique.

L’empathie fonctionne pourtant pour ce personnage peu aimable…

Oui. Beaucoup de gens m’ont dit : « on a envie de le prendre dans nos bras, de le protéger, il est petit ». Il faut un minimum d’empathie pour dire ça. De l’autre côté, la coproductrice canadienne du film, Julie Roy, m’a dit quand elle a vu l’animatique du film qu’elle ne savait pas si elle aimait ou non ce personnage. J’ai trouvé ça très intéressant, parce que c’était ce que j’avais voulu faire. Alors, est-ce que ça marche ou pas ? Je suis très mal placé pour le dire, le film n’est plus à moi depuis qu’il est sorti.

Jusqu’ici, tu n’en as pas vraiment crée, des petits êtres sympathiques. Tu as envie de continuer dans cette veine-là, d’alimenter ta galerie de petits copains mal aimables?

Bien sûr, parce que l’humanité me plaît quand elle est nous ressemble, quand elle est comme nous, imparfaite, avec des personnages mal aimables mais aussi très sensibles, à fleur de peau. J’ai plein de personnages en tête, et chacun est susceptible d’être à la base d’un projet, donc ça démultiplie les possibilités (rires) !

Le court métrage te convient comme forme d’expression ?

Oui, bien sûr, avant de faire le premier film, je n’étais pas convaincu que le court métrage était un exercice qui m’intéressait. Il a fallu que je le fasse pour le comprendre. J’ai besoin d’essayer des choses pour me rendre compte si j’y adhère ou non. J’ai ainsi su que le court me plaisait. En dix minutes, on peut s’attacher à un personnage, le détester, raconter une histoire et parler de nous. Tous les films courts, avec plus ou moins de talents, qui sortent y arrivent.

Jérémy Clapin fait partie de Papy 3D. La première fois que j’ai vu « Edmond était un âne », instinctivement, j’ai pensé à « Skhizein » pour son sens de l’étrange et pour son utilisation de la voix-off.

C’est marrant, tu n’es pas la première personne à me le dire.  « Skhizein » est sorti en même temps que « Mr Cok » et a fait le carton mérité qu’on connaît. Je l’ai tout de suite aimé quand je l’ai vu. Ce film et « Love patate » de Gilles Cuvelier, sur lequel j’ai fait les décors, m’ont décomplexé.

C’est-à-dire ?

En les voyant, je me suis dit que je pouvais peut-être me laisser aller davantage dans les fragilités, dans les choses plus sourdement violentes. Ces deux films ont crée chez moi un antécédent et m’ont beaucoup aidé avant d’écrire « Edmond ».

Tu les as décomplexés aussi ou pas ?

Je ne sais pas du tout. À un moment donné, je pense qu’on se contamine mutuellement. On n’est pas hermétiques, mais je reconnais volontiers que leurs films m’ont permis d’aller vers un ailleurs que je préfère personnellement.

Est-ce que tu es plus en accord avec toi-même, est-ce que tu as osé aller plus loin avec ce film qu’avec les deux précédents ?

Il y a un peu de ça. Ce qu’il y a surtout, c’est que je trouve que j’ai sérieusement travaillé le scénario. J’y ai consacré plus de temps que pour les deux autres. J’ai passé longtemps dessus, à réfléchir. J’ai fait un premier jet il y a deux ans avant d’écrire la version finale et je n’y suis quasiment jamais revenu. Je ne prenais quasiment pas de notes et au bout de deux ans, j’ai écrit le scénario en quasiment une semaine. Ca a été rapide à écrire parce que tout s’est construit comme un puzzle, tout s’est bien imbriqué.

Pour se faire une idée de tes goûts, quels réalisateurs d’animation t’intéressent depuis que tu as commencé ?

C’est compliqué de te répondre parce que je trouve qu’il y a une multitude de choses intéressantes en animation mais pas grand chose qui me bouleverse totalement, et pour ainsi dire quasi rien, en fait. La dernière chose qui m’a touché, ce n’est quand même pas Skhizein, si ? Non, il y a un film de fin d’études que je trouve remarquable, « De riz ou d’Arménie » qui m’a profondément ému. Moi, je me place toujours du côté du spectateur, et pas en tant que spécialiste. Le scénario de ce film est très bien, le dispositif suit. Sinon, je me suis pris un pied à Annecy, il n’y a pas longtemps, en voyant le fameux « Tram » de Michaela Pavlátová, que j’adore pour le coup. J’ai eu l’impression d’être un vieux con hyper coincé quand j’ai vu son film, tandis qu’elle, elle était en roue libre, c’était drôle. C’est une des dernières réjouissances que j’ai pu avoir au cinéma.

Propos recueillis par Katia Bayer

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Article associé : la critique d’« Edmond était un âne »

Une réflexion sur “ Franck Dion : « En écrivant « Edmond était un âne », je me demandais qui ça allait intéresser, et pourtant, j’avais envie de la raconter, cette histoire » ”

  1. en voyant « edmond était un âne », je me suis demandé si l’inspiration ne venait pas des  » enfants de tanner » de Robert Walser… J’y retrouve par moments un même univers ou ambiance…

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