Compétition internationale au FIFF 2012. Portraits de la jeunesse francophone

Au FIFF cette année, pas moins de 11 films sur les 13 en compétition internationale traitaient explicitement de la jeunesse et des questions de quête d’identité, d’exploration de soi et de prise de conscience s’y rapportant. La sélection impressionnante par sa qualité a su mettre à l’honneur un sujet délicat et difficile à maîtriser. A l’heure actuelle où les multiples crises sociopolitiques, économiques et environnementales nous menacent, il est plus que nécessaire de nous interroger sur la place qu’occupe la génération de demain dans le monde d’aujourd’hui et sur l’avenir que nous leur léguons.

Génération J au Plat Pays

Les deux films belges retenus en compétition nationale s’inscrivent pleinement dans notre propos.

« Premiers pas » de Grégory Lecocq suit les tergiversations de deux adolescents, devenus malgré eux (trop) subitement parents. Leurs réactions par rapport à la naissance inopportune de leur enfant sont montrées de manière sommaire et distanciée. Le résultat est un moment de cinéma parfois boiteux où les motivations et les gestes des personnages nous échappent. Le réalisme social à la belge tend-il un piège ? Au-delà de la ressemblance scénaristique avec des géants wallons comme « L’Enfant » ou « Le Silence de Lorna », « Premiers Pas » soulève des enjeux conséquents pour ensuite délibérément choisir de ne pas les développer.

Film d’école farouche issu de l’INSAS, « Tristesse animal sauvage » de Florian Berutti poursuit le thème de l’amour en marge et de la première expérience sexuelle. Deux ados, des personnages peu définis (rebelles indignés, enfants terribles désocialisés…?), se retirent dans une cabane dans la nature pour consommer leur relation. De parfaits ingrédients pour une œuvre audacieuse. Et pourtant, le film souffre d’un manque de profondeur. Nonobstant ceci et une certaine violence – tant latente qu’explicite – qui pourrait sembler gratuite, le film a suffisamment plu pour remporter le Prix du Public.

Un second sevrage

Parler de la jeunesse sans parler du cadre familial est chose difficile. Les films sélectionnés au FIFF l’ont démontré.

« On The Beach », de Marie-Elsa Sgualdo (Suisse) est un récit prenant sur des tensions familiales vécues principalement à travers le personnage de Sara, une adolescente qui cherche sa place en tant qu’enfant d’un ménage brisé (elle entretien un rapport d’amour-haine avec sa mère, tiraillée entre le rejet et l’identification), en tant que jeune femme (elle répond aux avances amoureuses d’un pair pour lequel elle est partagée entre curiosité et indifférence) et en tant qu’adulte à responsabilités (elle a à sa charge son petit frère en l’absence de sa mère vraisemblablement désinvolte). Pour sa réalisation sobre et son jeu d’acteurs excellent, le film a d’ailleurs remporté le prestigieux Bayard d’Or.

« Blu » de Nicolae Constantin Tanase est, pour sa part, une pépite qui confirme l’excellente réputation dont jouit le cinéma roumain en matière de fiction. Le réalisateur met en scène, avec aplomb, une friction tangible et émouvante entre un couple divorcé, progressiste au point d’être gênant, et leur fille, elle-même sur le point de devenir potentiellement mère. Le récit se déroule sous fond d’une panne de voiture qui donne au film son titre et qui réunit les trois personnages dans un huis clos hivernal, où auront lieu des révélations, des reproches et une double prise de conscience : l’enfant grandit un jour et on ne choisit pas ses parents. Le tout baigné dans un réalisme dépourvu de tout côté histrionique.

De son côté, « Faillir », réalisé par Sophie Dupuis (Canada), met en scène la tension sexuelle croissante entre une adolescente et son grand frère à la veille du départ de celle-ci pour la ville. S’il est tentant de voir dans la démarche de la réalisatrice un rappel des enfants terribles de Bertolucci dans « Les Innocents », une faille se perçoit toutefois dans la construction psychologique des personnages, dont les actions paraissent mécaniques et injustifiées. Le film risque de se complaire dans la simple représentation d’un flirt incestueux sans faire plus. Traiter du thème de l’éveil sexuel à travers les liens fraternels relève d’un pari ambitieux et d’une idée très porteuse en soi. Hélas, « Faillir » ne présente aucun questionnement et ne pose aucun véritable regard sur ce sujet.

Jeune animal social

Certains titres, sélectionnés au FIFF, dotés d’une dimension sociale et engagée confrontent le jeune, voir l’enfant, aux enjeux et aux menaces de la société. La démarche peut paraître brutale, mais elle a tout son sens dans le cadre de ces films assumés.

Cosigné Stéphanie Lansaque et François Leroy, « Fleuve rouge, Song Hong » porte un regard sur un certain Vietnam et esquisse le portrait soigné de trois jeunes frères nouvellement arrivés à Hanoi, à la recherche d’un avenir meilleur. Très vite, ils rencontrent l’agressivité d’une capitale impersonnelle, la pauvreté et les inégalités sociales propres à la ville, mais aussi la présence des mines, ces vestiges dormants d’une guerre à peine cicatrisée. Autant de thèmes potentiellement pesants mais qui sont abordés de manière digeste grâce à la poésie qu’apportent les auteurs. Seule animation de la compétition, le film se démarque par son beau graphisme et son usage ingénieux de la musique vietnamienne. L’image somptueuse mêle le réalisme de la 3D, des dessins vaporeux et des tons doux, à laquelle la bande-son s’ajoute pour transporter le spectateur vers un autre espace-temps.

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Dans une veine plus poétique encore et construit à la manière d’un conte, « Voyage des pierres » de Seydou Cissé (Mali/France) est le titre le plus « expérimental » de la sélection. Aux abords d’un village malais, un petit garçon semble donner des coups de fouets à un amas de pierres qui se mettent à s’animer par de curieux effets spéciaux pour se transformer en un pont. Ce spectacle quasi thaumaturgique est interrompu par une coupe vers le présent et le monde réel, créant une impressionnante transition entre le chromatisme sec et suffocant du Sahara onirique et la flambée de couleurs vives portées par deux villageoises qui traversent le désert. Conformément à la tradition orale du continent qui assume parfaitement son côté explicitement instructif, la plus âgée dévoile à la plus jeune le sens de la métaphore à laquelle on vient d’assister : la construction du magnifique pont de Markala qu’on admire tellement aujourd’hui a coûté la sueur, le sang et la vie d’innombrables hommes et femmes.

Avec « Demain, Alger », le réalisateur Amin Sidi-Boumédiène raconte un moment crucial dans la vie de quatre amis d’enfance, fin 1988. L’un d’entre eux embarque pour la France. Les trois autres doivent faire face à la perte de celui-ci mais aussi assumer l’engagement social qui les attend le lendemain du récit, lors des premières manifestations annonçant la guerre de 1991. Le réalisateur inscrit avec habileté l’histoire individuelle dans l’Histoire collective, même si un certain manque de subtilité dans le jeu des acteurs rend les personnages quelque peu naïfs, parfois au détriment de la vraisemblance du récit.

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« Sur la Route du Paradis », signé Uda Benyamina, paraît comme un véritable tour de force dans la sélection. Le ton est établi dès les premiers plans : Sarah, une jeune élève, et son petit frère se voient poursuivre par la police et abriter par leur directrice d’école aux grands risques et périls de cette dernière. Nous avons à faire à l’histoire d’une famille sans-papiers, plus précisément d’une mère de deux enfants, qui (sur)vit en France à l’aide de sa sœur (un travesti) et son beau-frère, en attendant désespérément de rejoindre son propre mari élusif en Grande-Bretagne. Pour montrer les péripéties et la précarité émouvantes des nombreux personnages dont on retiendra Sarah et sa mère Leila comme protagonistes, la réalisatrice dose parfaitement réalisme retenu et humanisme poignant. Ajoutons à ce travail de direction très abouti, un autre facteur majeur de la réussite de cette fiction costaude de 43 minutes : le remarquable jeu des acteurs, en particulier celui de Majdouline Idrissi, actrice marocaine qui incarne le rôle de Leila, et de la jeune Sanna Marouk qui, avec sa Sarah à la fois innocente et fougueuse, débute une carrière prometteuse. Un film vivement conseillé à ceux qui souhaitent vivre un rare moment de cinéma fort.

C’est le temps de l’amour…

L’éveil des sentiments et des sensations nouvelles, voici une étape ô combien douce-amère mais incontournable de la jeunesse ! Alors que le thème de l’amour a déjà été relevé dans la sélection de la compétition nationale La sélection internationale n’en est pas moins riche pour ses deux titres très réussis qui livrent deux portraits touchants de chagrin d’amour, qu’il soit illusoire, non partagé ou carrément tabou.

Premièrement, un court délicieux issu du Québec. Dans « Avec Jeff, à moto », Marie-Eve Juste explore avec justesse une multitude de questionnements vécus par chaque Eve (c’est le cas de le dire). Sa protagoniste adolescente Nydia s’interroge sur sa féminité avec une maturité épatante. Et avec autant de candeur, elle tombe sous le charme de l’irrésistible Jeff, jeune motard à la Jimmy Dean, pour qui elle s’apprêtera à aller très loin et à grandir très (trop) vite. Avec son film à la fois simple et riche, Juste exhibe son génie de scénarisation et de réalisation et une grande sensibilité envers son sujet.

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Pour clôturer cette sélection substantielle, citons « La Tête froide », film audacieux réalisé avec brio par le Français Nicolas Mesdom. Un scénario qui commence comme le récit simple de Yoann, jeune sportif ambitieux d’une carrière dans le football, bascule vers un rapport tendu entre lui et Thomas, nouveau-venu dans l’équipe. La rivalité méfiante de l’un et l’admiration amicale de l’autre se traduisent en une passion refoulée qui éclate violemment sans le moindre avertissement. Une violence qui va bien plus loin lorsque la peur (de l’inconnu ? de l’inadmissible ?) chez Yoann engendre une agression physique sur Thomas. Each man kills the thing he loves, se lamentait Oscar Wilde, incarcéré pour sa sexualité jugée délinquante. Depuis lors, en passant par Tennessee Williams, Pasolini, Genet ou Fassbinder, pour n’en citer que quelques uns, nous retrouvons cette même dimension destructrice dans les relations homosexuelles décrites et vécues. C’est ce que Mesdom parvient si bien à montrer avec « La Tête froide ». Le fait qu’il ait su le faire si convenablement dans un milieu typiquement hostile à ce sujet tabou est un point en plus en sa faveur.

Adi Chesson

Consultez les fiches techniques de « On The Beach », « Sur la route du paradis », « La Tête froide », « Le voyage des pierres », « Avec Jeff à moto », « Faillir » et « Blu »

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