Du Super 8 à la vidéo : les premiers films de Claire Simon

A revoir aujourd’hui les premiers films de Claire Simon, on réalise à quel point la réalisatrice de « Les Bureaux de dieu » et de « Récréations » nous montre, par sa façon d’appréhender le cinéma du réel, une jolie preuve de sa fascination pour l’Autre.

L’Autre et le Réel sont bien les moteurs de la démarche cinématographique de Claire Simon, ethnologue de formation. Autodidacte, c’est par le montage qu’elle est entrée dans le « milieu ». Au début des années 80, elle se munit d’une caméra Super 8 et prend conscience de sa volonté de filmer ce qui l’entoure. Elle décide de filmer « comme on peint », et se sert de la caméra comme d’un pinceau. Consciente de la liberté que lui offre la technologie, elle filme ses amis, sa famille. Ses premiers films seraient tombés dans la malle des films amateurs s’ils ne possédaient pas déjà la patte d’une grande cinéaste nouant un rapport au réel sensible et délicat, à la fois intime et universel.

Dans ce double coffret, Documentaire sur grand écran livre pas moins de 6 films de la réalisatrice française, des documentaires pour la majorité, réalisés entre 1981 et 1993. Et dès les premiers films on comprend que quand Claire Simon prend la caméra, c’est bien pour dresser un portrait, celui d’un individu qui, par sa particularité, met en évidence le tout dans lequel il s’immerge. Influencée par le cinéma direct de Jean Rouch mais aussi par Raymond Depardon, elle développe néanmoins un rapport différent face au réel, car même si on ne la voit pas à l’image, on l’entend poser des questions, on l’entend rire, on sent ses doutes aussi. Elle fait partie prenante des films, elle en est la narratrice externe en quelque sorte car c’est à elle que les personnages s’adressent, c’est à elle qu’ils racontent leur histoire, c’est avec elle qu’ils partagent leurs doutes, leurs émotions. Un peu comme Agnès Varda, Claire Simon a besoin de marquer le réel de sa personne, ce qui fait que ses films, qu’ils soient documentaires ou fictionnels, courts ou longs, sont autant d’autoportraits indirects qui témoignent de ses goûts, de ses préoccupations et de sa réflexion sur le monde.

patricia

Ainsi, dans « Moi non ou l’argent de Patricia », plus que de montrer son amie, toujours fauchée, Claire Simon questionne la société française sur son rapport à l’argent. Prenant bien soin de ne jamais quitter Patricia des yeux, de la suivre presque en filature pour essayer de comprendre ce qui l’anime et les raisons de ses difficultés à nouer les deux bouts. Et par la magie du cinéma, Patricia qui rêvait de devenir actrice n’est plus seulement la secrétaire des Ateliers Varan mais incarne le personnage principal du film de Claire Simon en jouant sa propre vie. Cela, on le doit à l’immense talent de la cinéaste pour qui, fiction et documentaire sont intimement liés, et qui arrive à discerner le vrai du faux en racontant la réalité.

Elle réitère le procédé avec « Mon cher Simon » où à travers le personnage de Simon, elle met en évidence les problèmes associés à l’émigration et aux conséquences de vouloir rester en marge du système collectif établi. Pour « Une journée de vacances » dans lequel elle filme son père atteint de sclérose en plaques, elle avait envie de montrer les contradictions existantes entre son père paralysé et Henri, son assistant malgache. Celui-ci lui est indispensable, il est ses bras, ses mains, ses jambes. Elle suggère intelligemment le rapport de force nourri par le besoin d’aide de l’un et le besoin d’argent de l’autre. La cinéaste poursuit son intérêt de filmer l’Autre dans son quotidien pour en saisir les éléments significatifs dans son premier long-métrage tourné en vidéo « Les Patients », également inclus dans ce DVD. Elle suit un généraliste tout au long de son dernier mois de consultations.

monchersimon

« Histoire de Marie » quant à lui traite d’un fait-divers assez confus. Le plus important pour Claire Simon, ce n’est pas le fait-divers en soi mais bien la manière dont elle décide de le faire raconter par Marie. A nouveau, la fiction intervient dans la réalité comme revers naturel et obligatoire. Petite exception dans ces films documentaires, « Scènes de ménage », une série de 10 petites fictions de 5’ chacune qui mettent en scène Miou-Miou, une femme au foyer, occupée à diverses tâches ménagères (laver les vitres, passer l’aspirateur…). Le temps de 5 minutes, elle songe, elle imagine un autre monde, une autre vie, une autre issue. On pense naturellement à « Saute ma ville » de Chantal Akerman où l’on retrouve cette même angoisse claustrophobe de la femme confinée à un lieu, à des tâches uniques, répétitives et aliénantes. Mais à la différence de la réalisatrice belge, Simon parle du couple en confrontant le personnage féminin à un masculin absent.

Les premiers films de Claire Simon reflètent bel et bien une filmographie portée par l’ouverture et la découverte de l’Autre. Ils sont à découvrir dans ce double coffret DVD, avec en suppléments une interview de la réalisatrice commentant son travail et un livret de photos et entretien.

Marie Bergeret

Coffret « Du Super 8 à la vidéo », les premiers films de Claire Simon (2 DVD – 6 films). Edition Collections particulières/Documentaire sur grand écran

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