Les Condiments Irréguliers de Adrien Beau

Deuxième court métrage d’Adrien Beau après l’onirique et envoûtant « La Petite Sirène », « Les Condiments Irréguliers », produit par Love Streams et Agnès B. Productions, est très librement inspiré par la vie de Marie Madeleine Dreux d’Aubray, Marquise de Brinvilliers, accusée au 17ème siècle de crime de fratricide par empoisonnement et exécutée, puis brûlée en place publique. Présenté en compétition à la dernière édition de Côté Court, « Les Condiments Irréguliers », de par son originalité et sa radicalité, dynamite le paysage actuel du court métrage français.

Film léché et élégant, à l’esthétique très travaillée, que ce soit dans le soin apporté aux costumes, à la décoration, mais aussi dans l’utilisation délicate et sensible de la lumière, « Les Condiments Irréguliers » est une oeuvre d’une beauté rare, qui marie allègrement humour sardonique et émotion à fleur de peau. Sublimé par la musique prégnante de Vincent Dumestre et Jordi Savall, ce film sans dialogue imprime longtemps la rétine et l’imaginaire de son spectateur.

Découpé en cinq grands actes, le récit évolue linéairement comme un grand poème morbide et ironique retraçant le funeste destin de la Marquise de Brinvilliers. Des faits historiques connus, Adrien Beau ne garde qu’une simple trame narrative et structurelle, plus intéressé par l’idée de proposer sa lecture personnelle des événements et de dégager une thématique et des obsessions qui lui sont chères.

Dans le premier acte, intitulé Exposition, des servantes viennent réveiller la Marquise et l’aider à s’habiller pour la rendre présentable pour la journée à venir. Cette dernière, émergeant d’un sommeil lourd, apparaît comme une marionnette sans vie, morne et triste, se laissant engoncer dans un habit-prison et dans des conventions routinières pesantes. On sent le personnage à l’étroit, en décalage total avec cet univers fade, ayant bien du mal à suivre le mouvement général.

Dès cette première scène, le réalisateur introduit un élément capital du récit, à savoir le poison dit de la mort aux rats. En effet, une des servantes s’accroupit pour ramasser le corps inanimé d’un rongeur sur le sol et en profite pour remettre quelques gouttes de ce poison sur un bout de nourriture. En associant cette action à l’état apathique de la Marquise, le réalisateur ouvre un champ de réflexion thématique et narratif pour la suite. L’entourage de l’héroïne nous est également présenté, à savoir une galerie de personnages fardés et plein de manies, que ce soit un curé subordonné à ses propres pratiques religieuses, un mari renfrogné, mangeant, sans une parole, à l’autre bout de la table, ou encore sa laide progéniture avec laquelle elle n’entretient que peu de rapport, laissant une gouvernante s’en occuper à sa place. Tous ces personnages répondent à des critères sociaux et religieux qui étouffent la Marquise et la retiennent en captivité.

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Dans le second acte, intitulé Evolution, la Marquise, voulant en finir avec cet état de non-vie, décide de tester le poison de la mort aux rats sur une servante, de manière plutôt innocente, comme une enfant. La servante avalant le verre sans se poser trop de questions est prise de convulsions et commence à danser de manière étrange, incontrolée, comme si elle était délivrée de sa condition, alors qu’elle s’approche inexorablement de la mort. Emerveillée par ce « spectacle », la Marquise est prise d’une passion irréfléchie pour l’empoisonnement et s’enferme dans sa chambre pour jeter des notes par écrit toute la nuit. En parallèle, elle commence à coudre un morceau de tissu rouge qui tranche avec le gris des vêtements qu’elle portait jusqu’alors.

S’ensuit un troisième acte, Péripéties, qui va voir notre héroïne s’en prendre à son mari, en empoisonnant sa soupe. Alors que celui-ci tente dans un ultime soubresaut de s’en prendre à elle et lui crache une gerbe de sang très rouge qui fraye avec ses habits gris, cette dernière semble satisfaite du spectacle qui lui est donné de voir. Elle reprend vie à mesure que les gens meurent autour d’elle. Elle ne se déplace plus avachie, mais évolue avec légèreté. A l’enterrement de son époux, elle n’est pas prostrée comme tous les autres, elle continue plutôt de coudre son « linceul » rouge, galvanisée.

Le quatrième acte, Catastrophe, décrit la plongée vertigineuse de la Marquise dans la folie créatrice. Après avoir commandé plusieurs fioles pour parfaire son « art » de l’empoisonnement, elle s’en sert sur sa propre fille en lui donnant un biscuit empoisonné pendant que celle-ci joue à la balançoire. Alors que le corps de la petite fille gît dans la neige, elle repart, le pas léger. L’entourage de la Marquise commence à prendre réellement peur, alors que de son point de vue à elle, tout cela n’est qu’amusement artistique. Le réalisateur convoque ici tout un pan de la cruauté des contes et glisse lentement vers la poésie noire et morbide.

A l’enterrement de sa fille, elle s’introduit dans la « maison de Dieu » de manière violente, jetant une lumière aveuglante sur tout ce petit monde, et leur donnant à tous des tartes empoisonnées. C’est son acte de création final, l’accomplissement de son oeuvre. Au cours de la séance d’écriture virevoltante qui suit, elle finit de jeter sur papier sa confession, devant les yeux horrifiés de sa fidèle servante. Cette dernière ramène une patrouille de mousquetaires à la demeure, mais la Marquise ne leur oppose aucune résistance, prête à affronter n’importe quel jugement.

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Le dernier acte, Dénouement, montre comment la Marquise se retrouve rattrapée par la vie sociale. Alors qu’elle est conduite à un gibet de potence pour être brûlée, on la découvre vêtue de ce fameux habit rouge qu’elle s’est confectionné, sorte de costume de scène détonnant, plein de vie, et qui l’aide à se donner en spectacle. Heureuse mais à deux doigts de craquer, elle offre une danse aux paysans qui assistent à l’exécution. Une seule personne parmi l’assemblée comprend ce geste et l’applaudit, c’est sa servante, postée en retrait, une fleur blanche à la main, qu’elle jette en larmes au bûcher. Cette dernière quitte alors la « scène de représentation » et s’éloigne vers un chemin ouvert et lumineux.

A travers cette histoire, Adrien Beau semble parler du rapport qu’il entretient avec la création artistique. Pour lui, la Marquise est une femme qui s’ennuie, étouffée par un quotidien trop vide. Elle a besoin de se sentir vivre, et pour cela, elle se doit de détruire les autres. La destruction appréhendée comme acte créatif : après chaque meurtre, la Marquise, prise de frénésie, se met à coudre ou à écrire. Elle existe enfin, elle n’a plus peur de disparaître sans rien avoir fait ou accompli, comme le demande si bien le dernier panneau du film : « Que diras-tu à Dieu, au récit de ta vie, Si le Vieil Homme dort ? S’il baille ? S’il s’ennuie ? « .

Ce film agit comme une profession de foi de l’auteur, il nous demande de ne pas obéir à une routine toute tracée, à une vie morne et sociétale, mais de se perdre dans la création, quitte à ce qu’elle détruise notre entourage ou nous-même. La Marquise apparaît comme la voix de l’auteur, dans le sens que c’est la voie qu’il défend et le chemin qu’il a choisi, coûte que coûte. La fidèle servante figure le spectateur, tout d’abord docile et obéissant, puis effrayé par l’ignominie perpétrée, et enfin compréhensif et sur le chemin de la libération grâce à la représentation finale. Comme son titre l’indique, « Les Condiments Irréguliers » est un film qui propose de relever le goût indolore de notre vie si conforme avec quelques « irrégularités » artistiques, quelques bouts de liberté en somme.

Julien Savès

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