Night Fishing de Park Chan-wook et Park Chan-kyong

Ayant fait couler beaucoup d’encre à sa sortie, de par la renommée d’un de ses auteurs, Park Chan-wook, réalisateur sud-coréen très prisé en France pour ses longs métrages hallucinés (« JSA », « Sympathy For Mr Vengeance », « Old Boy », « Lady Vengeance », « Je Suis un Cyborg », « Thirst »), mais aussi de par sa confection technique unique, le film ayant été entièrement shooté à l’Iphone 4, « Night Fishing » (« Paranmanjang » en version originale) se pose en véritable ovni de la sélection clermontoise de cette année, après son passage triomphant à Berlin l’année dernière, où il remporta l’Ours d’Or et le Grand Prix du Jury du meilleur court métrage.

Le film de 33 minutes débute sur la prestation live d’un groupe de musique barré, jouant en pleine nature une mélodie mêlant allègrement rock et musique traditionnelle asiatique. Cette introduction furieuse et enlevée fait penser à une version moderne d’un “choeur antique” qui chanterait les louanges d’une histoire à venir, à savoir un pêcheur, cherchant la quiétude de son loisir, et se retrouvant face à son destin tragique lors d’une insouciante virée nocturne dans les marais.

Par une habile figure de style, sous la forme du “point de vue” d’un chapeau d’un des membres du “choeur” qui virevolte dans les airs, nous croisons la route de ce fameux pêcheur solitaire, qui s’enfonce dans des étendues d’eau et de verdure pour trouver un havre de paix pour s’adonner à sa passion. Une fois l’endroit choisi, le pêcheur installe lignes de pêche et hâmeçons, puis patiente entre ses différentes touches, écoutant un poste de radio, sur lequel se succèdent chants traditionnels prémonitoires et bulletins d’informations météo annonçant de grosses pluies mortelles.

La nuit vient et l’homme, une lampe frontale vissée sur la tête, se remet à son poste. L’une des lignes de pêche les plus éloignées émet un tintement de cloche et il se précipite pour la sortir de l’eau. C’est alors qu’il s’emmêle dans les différents fils et tombe à la renverse. Il a pêché le corps inanimé d’une femme. S’ensuit un ballet grotesque où, dans la panique la plus totale, l’homme essaye de se défaire de l’étreinte de ce corps embarrassant qui reprend vie petit à petit. Alors que l’homme s’évanouit à son tour, la femme, ayant retrouvé tous ses esprits, va s’occuper de lui.

A partir de ce moment-là, le film acquiert une dimension très fantastique, qu’il possédait par touches auparavant, mais qui n’était pas aussi marquée. En effet, ce personnage de femme se révèle être une sorte d’esprit funeste qui connaît beaucoup de choses sur la vie de notre protagoniste et se retrouve là dans un but précis : faire prendre conscience au pêcheur qu’il n’appartient plus au monde des vivants, que cette ballade nocturne lui a été fatale et qu’il s’est noyé dans la rivière à cause des pluies torrentielles. Nous apprenons que l’homme a une petite fille qu’il élève seul et qu’il regrette de ne plus être à ses côtés.

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Commence alors le dernier acte du film. Nous quittons cet entre-monde, sorte de purgatoire marécageux, et nous nous retrouvons lors d’un rite funéraire, au cours duquel le personnage de la femme s’adonne au chamanisme et communique via un bac d’eau avec les marais où se trouve coincé l’esprit du pêcheur. Elle le ramène avec elle (en elle) dans le monde des vivants. Le but avoué, étant qu’il revoie une dernière fois ses proches et surtout sa fille, qu’il accepte sa condition d’homme noyé et qu’il rejoigne enfin le monde des morts.

Le film finit sur un rituel visuellement impressionnant au cours duquel la chamane coupe en deux un grand drap blanc tendu sur plusieurs mètres en chantant la mort du pêcheur, chant qui se trouve être un des morceaux que l’homme écoutait sur sa radio précédemment. La chamane édicte les dernières volontés du pêcheur, puis finit de découper le drap et laisse son esprit s’envoler.

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« Night Fishing » est une expérience cinématographique unique. Co-réalisé à deux mains par Park Chan-wook et son frère Park Chan-kyong, le film fait appel à toute l’imagerie du drame fantastique coréen, avec son obsession pour l’élément aquatique, véhicule privilégié entre le monde des vivants et des morts, ses personnages hystériques et hauts en couleur, en proie aux excès mélodramatiques les plus extrêmes, son humour morbide empreint de douleur et son utilisation très minutieuse du symbole et de la métaphore.

Seulement, les deux frères ont opté pour une structure imprévisible, qui fonctionne en paliers, dans laquelle le spectateur doit partir à la “pêche” aux détails et aux signaux, disposés tout au long du récit, pendant les chansons, à travers les spots radios, dans les décors, les accessoires et l’utilisation inversée des costumes lors d’une scène clé. Cet effort accompli, le spectateur est envoûté par la poésie douce-amère, toute en rupture de tons, qui se dégage de cette histoire.

A la fois oeuvre d’urgence, à la technique légère (tournage à l’Iphone), et film exigeant sur le fond et la forme, « Night Fishing » impressionne par le talent des deux frères à installer une ambiance, à fasciner par une imagerie hautement iconographique et à faire réfléchir sur la profondeur thématique du récit, pour lequel beaucoup de clés historiques et mythologiques, purement orientales, nous font défaut. Mais cela n’est point problématique, tellement la poésie l’emporte au final.

Julien Savès

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