Emilie Mercier :  » Je trouve intéressant d’utiliser l’animation, un médium assez contemporain, pour faire resurgir un texte ayant plus de 800 ans »

Bien partie pour devenir illustratrice, Emilie Mercier est devenue animatrice grâce à une petite annonce évoquant le festival Anima. Son premier film, « Bisclavret », mêlant vitrail, lai et (in)fidélité, a remporté le Prix Média et le Prix Emile Reynaud au dernier festival de Bruz. Entretien autour des bonds dans le temps, des univers propres aux auteurs et du langage des oiseaux.

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Tu as commencé des études d’illustratrice à St-Luc, en Belgique avant de te tourner vers l’animation. Comment ce changement s’est-il décidé ?

J’ai toujours voulu être illustratrice. Mon chemin m’a menée vers la Belgique parce que je n’avais pas pu entrer dans les écoles françaises et il a bifurqué vers l’animation à cause d’une révélation, le festival Anima. Je suis entrée à l’école en 1987 et je n’ai entendu parler du festival que deux ans plus tard. J’avais gagné un concours dans le journal pour assister à un forum de scénario organisé par le festival. Avec d’autres étudiants, j’ai pu rencontrer Youri Norstein, Bill Plympton, Peter Lord, … .

Je ne me souviens pas de leurs propos mais j’ai été frappée par leurs personnalités et par l’ambiance qui semblait régner dans ce milieu. Je me suis rendue compte que l’animation était un milieu très simple et très chaleureux, et ça m’a donné envie de faire ce métier. En découvrant les films et les auteurs en même temps, j’ai réalisé que je ne devais pas être illustratrice mais que je devais travailler dans l’animation. Du coup, après St-Luc, j’ai enchaîné sur une année aux Gobelins en story-board et layout et puis, je suis entrée dans la série.

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Te souviens-tu des films que tu y as vu ?

Oui. J’ai été frappée par « A Grand Day Out » de Nick Park (personne ne connaissait Wallace & Gromit à l’époque), les succès du début de Plympton (« Your Face », « 25 Ways to Quit Smoking »). Je me souviens aussi d’avoir vu « Le Manteau » de Norstein. La pellicule a d’ailleurs brûlé pendant la séance : le film s’est détruit sous nos yeux, sans que nous puissons voir la fin. Même si c’était une copie, c’était un sentiment étrange d’être témoin de la fragilité d’un film.

Ca ne t’a pas manqué de délaisser l’illustration ?

Si, ça me manque encore d’ailleurs. Mais c’est un métier pour lequel je ne peux pas m’empêcher d’anticiper le fait que ça ne me fera pas vivre, alors qu’il faut faire les livres parce qu’on a envie de les faire.

Pour le coup, « Bisclavret », ton premier film, est quand même proche de l’illustration…

C’est très juste. L’idée de raconter une histoire en utilisant la forme du vitrail m’est venue à St-Luc. Incapable d’écrire moi-même une histoire, j’attendais de trouver la bonne. Dix ans plus tard, j’ai eu un coup de foudre pour un texte, mais comme à ce moment, j’étais passée à l’animation, il était évidement que cette idée allait devenir un film plutôt qu’un livre.

Tu as travaillé sur la série « Tintin » et sur le film « L’hiver de Léon ». « Bisclavret » est très différent dans sa forme…

C’est vrai que c’est un virage stylistique. Mais dans l’animation ou dans l’illustration, ce qui m’a toujours fascinée depuis l’enfance, c’est que chaque univers soit unique. En fait, ce que j’adore se résume en un seul mot : « auteur ». Ce qui me parle, c’est quand j’entre dans l’univers formel et narratif d’un auteur.

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Qu’est-ce qui t’a séduit dans le vitrail ? Les couleurs, la perspective, les motifs ?

Oui, j’aime beaucoup les motifs, la géométrie, les couleurs, ce qui est décoratif. Mais ce que j’ai essayé de faire avec « Bisclavret », c’est de garder certains paramètres visuels et authentiques et pas d’autres. Ca ne m’intéressait pas d’être dans l’imitation pure, dans le pastiche de vitrail. Par exemple, je n’ai pas mis les petites hachures qu’on pourrait y trouver. De même, les couleurs et la luminosité sont là mais les formes ne sont pas toujours les mêmes. Comme le texte de Marie de France me paraissait en plus très moderne, j’ai cherché à jouer sur des éléments visuels et musicaux tout aussi modernes pour ne pas obtenir à la fin une tarte à la crème médiévale !

Le film t’a pris dix ans. Comment as-tu maintenu ton projet en vie pendant toutes ces années ?

J’ai tellement adoré le texte que malgré ce processus de maturation très lent, j’étais sûre que j’irais au bout, que je le ferais. L’envie de le faire a toujours été aussi forte même dix ans après. Le coup de coeur ne s’est jamais affaibli, il s’est même renforcé au fur et à mesure de ma compréhension du texte. Au début, je l’ai lu comme tout le monde, après j’ai commencé à me poser des questions, à me demander quel était le vrai sujet du poème. Pourquoi sur douze poèmes de Marie de France, ai-je choisi celui-ci et pas les onze autres ? Les autres ne m’ont sûrement pas autant intriguée. Maintenant que j’ai appris à lire celui-ci, je vais certainement aborder les autres différemment.

Qu’est-ce qui t’a intéressée dans ce poème-ci ?

Les thématiques que je trouvais très féminines. À mon avis, le loup-garou est un prétexte pour parler d’une histoire de couple et de ce qui se passe entre un homme, une femme et la société. Chacun a décidé de vivre sa vie sexuelle comme il l’entend, lui, en vivant sa vie de loup, elle, en changeant d’homme. Ils font la même chose quelque part, ils deviennent maîtres de leur destin.

Je voulais garder quelque chose que j’adore dans le texte : une double lecture. Le film est accessible aux enfants qui le voient au premier degré, et il est riche en sous-entendus pour les adultes. C’est pour ça que je n’ai pas voulu insister sur la symbolique du loup, la rendre plus explicite que ça mais je pense que certains adultes la voient; certains ricanent quand ils voient le loup dormir dans le propre lit du roi, ils voient poindre l’allusion homosexuelle. et la comprennent encore mieux quand, à la fin, un vers évoque le roi et le baron : “Toute sa terre, il le lui rendit, et plus encore que je ne dis”. Comment ça, “et plus encore que je ne dis ?”. Hélène Vayssières d’Arte, qui s’est intéressée à ce projet et qui l’a soutenu, m’a aidée sur cette partie-là de l’histoire, sur la possible aventure entre le roi et le baron. La question qu’elle a été amenée à me poser était la suivante : “Entends-tu ce que dit le langage des oiseaux ?”. C’est une question que je vais me poser sur le restant de mes films, dans la mesure où je travaillerai sur le texte de quelqu’un d’autre, un scénariste ou un poète.

Comment as-tu choisi les vers que tu allais utiliser pour ton histoire ?

C’est une bonne question parce que j’ai eu beaucoup de mal. Pendant longtemps, j’avais tellement de respect pour le poème que je n’arrivais pas à commencer le travail d’adaptation. Il me semblait tellement fabuleux que je me sentais incapable de couper. Je n’arrivais pas à écrire le scénario non plus, je sentais que ça allait dans trop de directions. J’essayais de faire les choses dans l’ordre comme on nous l’apprend en animation, : d’abord le scénario, puis le storyboard. J’ai fini par me rendre compte que ce que j’écrivais ne fonctionnait pas, était trop dilué, du coup, je me suis mise à faire le storyboard d’après le poème et non pas d’après le scénario. Après, j’ai écrit le scénario en lisant mes dessins. Sans eux, j’aurais été incapable de raconter cette histoire.

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C’est plutôt rare en animation d’associer des vers et un univers médiéval, non ?

Oui, plutôt. En vitrail, j’ai vu des livres illustrés, mais en animation, je n’en ai pas entendu parler. Je trouve intéressant d’utiliser l’animation, un médium assez contemporain, pour faire resurgir un texte qui a plus de 800 ans. Le texte est tellement ardu, beau, bien écrit… Ça a été un pari de transmettre un patrimoine aussi ancien et féminin. Pourquoi les problématiques d’une femme du 12ème siècle en font résonner une autre du 21ème siècle ? C’est étonnant, non ? Ça m’a toujours fascinée, cette proximité de deux époques aussi éloignées.

Maintenant que ton idée a abouti, comment envisages-tu la suite ?

J’ai des histoires en tête, liées à d’autres lais de Marie de France. J’aimerais ne faire que des films très simples. Même « Bisclavret », j’aurais voulu le faire plus simple, esquissé, gribouillé, bouillonnant d’énergie. Je serais fière de faire quelque chose de spontané, de ludique de moins laborieux. Je ne regrette rien de ce qui a été fait sur ce film mais si j’arrivais à être plus rapide, avec une esthétique moins travaillée, je serai contente. J’aimerais atteindre cela mais mon caractère est plus perfectionniste, plus lent.

« Bisclavret » est depuis peu accompagné d’un livre illustré. Comment as-tu abordé le fait de revenir au livre ?

Mon coproducteur Arnaud Demuynck m’a proposé de faire un livre pour accompagner le film. Pour cela, on a dû faire un choix d’images parmi celles du film. Il y a d’énormes ellipses, en 24 tableaux, il a fallu résumer toute la problématique du film. On en arrive à un extrême dépouillement, au squelette, à un livre pour enfants, finalement. Personnellement, ça me renvoie aussi à l’illustration de mes débuts, ce qui me réjouit. Une boucle s’est bouclée.

Propos recueillis par Katia Bayer

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