Bruz 2012, la compétition professionnelle

C’est en terre bretonne, dans la petite ville de Bruz située à quelques kilomètres de Rennes, que le Festival National du Film d’Animation a eu lieu du 7 au 13 décembre. Entre deux séances, on a pu assister à une apéroterview, une leçon de cinéma ou encore aux secrets de fabrication de films courts. Des professionnels qui expliquent leur démarche, des amateurs curieux, des écoliers, et des lycéens constituant le jury « jeunes » du festival, tel est le public que l’on rencontre dans l’enceinte du Grand Logis de Bruz.

En compétition nationale, trente-quatre films de fin d’études et trente courts métrages professionnels nous ont été proposés. Arrêtons-nous ici sur ces derniers, et découvrons cette programmation faite de lignes et de courbes soigneusement tracées, d’étonnantes matières dont on ne soupçonnerait pas le potentiel expressif et de diverses ambiances chromatiques et sonores. Car c’est bien de tous cela que le cinéma d’animation est fait !

Des formes et des couleurs étranges, on en trouve tout d’abord dans « Planet Z », film expérimental de Momoko Seto dans lequel on découvre une planète inconnue qui se couvre sous nos yeux d’une curieuse végétation. Exploration de la matière végétale et de sa décomposition, « Planet Z » filme le dépérissement des aliments de notre quotidien et transforme cette exploration des effets du temps en véritable voyage dans l’espace.

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Autre curiosité comestible, « Là où meurent les chiens », de Svetlana Filippova, met en mouvement des grains de café, et nous transporte dans un univers poétique où les grains, évoquant ceux de la pellicule, se séparent et s’assemblent pour révéler les liens qui se nouent entre l’homme et son compagnon à poils longs. Le jeu qui lie les personnages se transforme en souffrance lorsque la séparation devient inévitable, et lorsque la silhouette du chien disparaît à jamais, nous n’avons plus qu’à nous demander où meurent donc les chiens…

Parmi les surprises de cette compétition, « La Détente » de Pierre Ducos et Bertrand Bey, qui a remporté le Prix de la Jeunesse, nous plonge dans un univers en noir et blanc par un long travelling avant à l’intérieur d’une tranchée de la première guerre mondiale. La caméra se dirige vers le visage d’un jeune soldat figé par la peur puis, sans répit, plonge dans l’œil de cet homme paralysé et nous emporte dans un univers coloré peuplé de jouets qui ressemblent de près aux playmobiles de notre enfance. Car c’est bien dans le monde de l’enfance et du jeu que l’on se retrouve pris au piège; un monde édulcoré et caricatural où le jeune soldat de plastique glisse et virevolte avec entrain. Pas de « détente » possible, les mouvements continus et les déplacements frénétiques de la caméra, ainsi que la musique entraînante, ne nous laissent pas de répit.

On se trouve emporté dans le mouvement incessant d’un véritable parc d’attraction où l’on joue à la guerre et où les soldats paradent de façon ridicule lorsque d’un seul coup, l’attraction dans laquelle on nous fait entrer avec le personnage se referme. Soudain le rythme change, les couleurs s’assombrissent et la musique et les jouets prennent des allures menaçantes. Lorsque dans une explosion, surgissent comme des flashs, des morceaux de corps filmés en image réelle, la réalité reprend peu à peu le dessus et nous glace le sang. Explosion soudaine d’une réalité inavouée à laquelle le soldat comme le spectateur ne peut plus échapper, le film prend tout à coup toute sa signification. Ces images, frappantes, fracassantes, bouleversent l’univers surfait du dessin animé 3D qui repose souvent sur des prouesses visuelles et tente de nous en mettre plein la vue, pour révéler une profondeur déconcertante.

Certainement engagé trop jeune dans un conflit dont il ne perçoit pas les enjeux, le soldat anonyme ne prend sa forme humaine qu’au moment où il se trouve confronté à une mort certaine et ne peut plus reculer; le moment où le jeu est terminé. Cette chute étonnante, ce film de guerre aux couleurs agressives qui cachent une nature sombre, a en tout cas trouvé son public parmi les adolescents qui constituaient le jury « jeune ». Film choc qui retient son souffle jusqu’au bout, « La détente » ne révèle qu’à la fin sa véritable nature : un jeu, certes, mais un jeu qui met l’accent avec effroi sur la naïveté des hommes et l’horreur de la guerre.

La programmation professionnelle nous a offert également un peu de tendresse et d’humour avec « La douce » de Anne Laricq, adaptation libre de « Douchetchka » de Tchékhov ayant obtenu le Grand Prix du court-métrage professionnel ainsi que le Prix SACEM de la meilleure création musicale originale. Le film s’ouvre sur un générique dont les mots en couleurs pastelles viennent s’inscrire sur un arrière-plan aux tons doux et une musique aux sonorités étranges et lointaines. On ne sait trop si cette toile de fond aux formes abstraites représente une carte ou un tableau de paysage, mais petit à petit, des formes viennent s’y ajouter, à commencer par un poisson. Serait-ce un premier vestige de la vie de Douchetchka?
Douchetchka, diminutif affectueux de « Doucha », âme, peut se traduire par « ma mignonne », « ma chérie », mais Anne Laricq a fait le choix de « la douce », et c’est ce choix de la douceur qui constitue une sorte de fil rouge par lequel on se laisse porter tout au long du film. L’héroïne de « La douce » change d’homme comme de chemise, et adopte à chaque fois le mode de vie et les pensées de celui qu’elle aime, ne devenant qu’un double de l’homme, légère et heureuse, à l’image de ces femmes que Tchékhov, quelque peu misogyne, aimait tant dépeindre. L’aspect malléable de l’héroïne trouve par ailleurs son écho dans ce tableau abstrait qui refait surface à chaque fois que l’homme aimé disparaît pour laisser place à un autre. Le tableau de la vie de la Douce prend forme petit à petit et est tout aussi malléable que la femme dont il dessine le chemin. Le poisson que l’on voit au début serait bel et bien un premier souvenir qui vient trouver sa place dans le tableau des vestiges, suivi par le chien de son deuxième amant, la vache du troisième, et pour finir, un lion provenant d’un cirque.

Mais qui sont donc ces mystérieuses femmes vêtues de voiles et de robes noires dont les voix délicates, formant un chœur, hantent la vie de la Douce ? Sortes de messagères annonciatrices de mort, ces femmes deviennent plus nombreuses chaque fois que la Douce perd son amant. Tandis que les formes étranges du tableau s’accumulent, dans une sorte de pause narrative au sein du mouvement perpétuel de la vie de la Douce, ces femmes en noir, sorte de doubles de Douchetchka, semblent porter le deuil pour elle, afin de permettre à la femme aimante de continuer à s’épanouir dans cette légèreté et cette tendresse qui est la sienne. A chaque fois, ce sont les éléments naturels qui se déchaînent sur elle : la roche, l’eau puis le vent, comme si la nature elle-même refusait à la Douce d’aimer et la condamnait à la solitude. Mais Douchetchka ne désespère pas, rien ne semble pouvoir l’empêcher de tomber à nouveau amoureuse.

Le film de Anne Laricq met en avant l’aspect humoristique de l’œuvre de Tchékhov. Après avoir utilisé le poisson de son ancienne vie comme friandise à donner au chien, le poil de ce dernier lui sert de tapis dans sa prochaine vie. Anne Lericq confère un poil de cruauté à Douchtchka la douce, pas si innocente que ça. La réalisatrice ne s’attarde pas sur la douleur du deuil et permet à la Douce, le personnage et le film, de s’épanouir dans une certaine apesanteur. Car le personnage principal ne marche pas mais plane, porté par l’amour, et se frotte la jambe en se tenant en équilibre sur un pied à chaque fois qu’elle tombe amoureuse. Petite manie presque attachante, la Douce ne vit plus que sur un pied et repose sur un équilibre fragile qui peut basculer à tout moment.

Cette légèreté de l’être trouve son parallèle dans la légèreté du trait qui caractérise le dessin, et la douceur des couleurs. Tout ici semble doux, sauf le poids du destin qui s’acharne sur la pauvre Douchetchka, véritable héroïne tragique. Pour finir, les formes du tableau, reprenant les éléments qui ont parcouru la vie de cette héroïne, s’amoncellent et suggèrent une histoire sans fin, sur le point de déborder du cadre, formant sous nos yeux un tableau de la vie qui rappelle les tableaux animés, colorés, et maculés de tâches du peintre Miró, et qui devient de plus en plus abstrait. Comme un écho au célèbre peintre, dont la représentation du corps féminin traverse toute l’œuvre, « La Douce » explore les formes et les couleurs pour représenter le corps et les émois d’une femme.

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Et puisqu’on parle de peinture, la programmation de courts professionnels proposait également des films comme « Dripped » de Léo Verrier ou encore le sombre et intriguant « Apnée » de Flora Molinié. Le premier rend hommage à ce médium, plus particulièrement à travers l’œuvre du peintre américain Jackson Pollock, tandis que le second met la peinture en mouvement. « Apnée » nous plonge dans l’univers suffocant d’une jeune femme qui se cherche dans le miroir d’une salle de bain. Est-ce à travers la connaissance du corps que l’on peut se comprendre ? Peut-on s’en libérer ? La répétition des mouvements et des images ne fait qu’accentuer cette impression d’étouffement, d’aliénation. La jeune femme retient sa respiration tandis que les images peintes qui se succèdent dégoulinent progressivement à l’écran et perdent leur substance. On se demande si la lente destruction de ces images est une libération, tellement toute échappée semble ici impossible. « Apnée » se déploie au rythme de la respiration, de l’écho formé par l’eau et les gouttes qui s’échappent des robinets, des voix inquiétantes qui grouillent et des murmures insondables. Mais finalement, c’est la reprise du souffle, et ces images et ces sons cauchemardesques cessent enfin pour laisser place au vide et peut-être, permettre d’atteindre la sérénité.

La musique n’était pas en reste non plus, avec plusieurs clips musicaux comme « Miss Daisy Cutter » de Laen Sanches, sur la musique des Veils, « I Own You » de Romain Chassaing, sur la musique de Wax Tailor feat. Charlie Winston, et « The Waterwalk », autoproduction de Johannes Ridder, sur la musique de Violent Femmes, « Jesus Walking on the Water », véritable hymne à la bonne humeur qui permet de commencer, comme le personnage que l’on suit tout au long de ce film-promenade, la journée du bon pied. Avec une programmation variée et de nombreux évènements autours des films, le Festival National du Film d’Animation a su animer la petite ville de Bruz et égayer, à base de matières, de couleurs et de musiques, le ciel gris de ce mois de décembre.

Agathe Demanneville

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