Paradoxe ?

Le propre des festivals est de créer des rendez-vous et des habitudes dans l’année culturelle; nous ne pouvons faire l’impasse sur leur calendrier, tant les lieux de diffusion et de création des courts métrages sont rares.

On nous reprochera peut-être de construire une ligne éditoriale trop en lien avec les festivals et d’éviter un problème de fond en ne montrant que des extraits de films, mais depuis le début de Format Court, la volonté est de profiter de l’espace web pour donner sens et vie à des palmarès, de faire connaître des films et des auteurs d’ici et d’ailleurs et de respecter les droits d’auteurs. En faisant ce travail, nous nous rendons bien compte de la réalité : les films courts ne circulent pas suffisamment, peu de salles font l’effort de programmer des films de formats courts, l’accompagnement des films brefs est à revoir, et les ayants droits refusent souvent la mise en ligne des films dans leur intégralité pour des raisons d’exclusivité avec les chaînes ou les festivals ou bien par crainte de piratages.

Et pourtant… La VOD ne rapporte pas grand chose (demandez aux producteurs) et les festivals restent des lieux fermés (quoi qu’on en dise) alors que la curiosité pour le court est évidente (à en juger par vos commentaires) et que des séances spécialisées s’organisent encore et toujours (La Péniche Cinéma, Les Courts du Grand, Les Nuits en Or du court métrage, Les Lutins du court métrage, …) .

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© Jonas Odell

Après deux ans et demi d’existence, nous continuons à contourner ces problèmes en cherchant les films déjà en ligne, en créant ou récupérant des extraits, en parlant de créateurs ou de techniciens connus ou confidentiels dont nous respectons le travail et l’état d’esprit. Notre envie d’écrire sur des films ou de donner la parole à des créateurs est déterminée par la curiosité, l’intérêt pour une œuvre, l’émotion glanée au détour d’une image, d’une musique ou d’un regard. Quelque chose se passe, nous (r)attrape et ne nous lâche plus, nous incite à réagir, nous renvoie à nous-mêmes et écorche notre torpeur de spectateur. Le déclic naît face à des gens aussi différents que Abbas Kiarostami qui n’a pas lâché son Iran alors que ses confrères ont décidé de s’exiler, Sahim Omar Kalifa qui fait des films à partir de son histoire irakienne, Michel Gondry qui évite le trop plein de références pour faire du cinéma, Attila Till qui filme l’humain dans ce qu’il a de plus abject pour comprendre la société hongroise, Javier Packer-Comyn qui estime que le documentaire permet d’apprendre à voir le monde, Maryna Vroda qui remporte une Palme d’Or après avoir combiné course éperdue dans les bois et vérité humaine. Le soubresaut s’opère aussi devant des films, qu’ils portent sur la violence conjugale (« El Orden de Las Cosas » des frères Esteban Alenda), qu’ils s’appuient sur un plan séquence insoutenable (« La inviolabilidad del domicilio se basa en el hombre que aparece empuñando un hacha en la puerta de su casa » d’Alex Piperno), sur une histoire féminine, différente et suédoise (« Tussilago » de Jonas Odell), sur un arrière-plan communiste, générationnel et boisé (« Zbigniev’s Cubboard » de Magdalena Osinska), sur la lecture lyrique d’une ville et d’un peuple déraciné (« Elégie de Port-au-Prince d’Aïda Maigre-Touchet), …

Nous sommes bien conscients que nous publions des informations sur des films peu ou pas visibles et que cette situation est complexe. Pour contrer cela, nous explorons des pistes comme les séances Short Screens à Bruxelles (la prochaine a lieu ce jeudi 30 juin, allez-y) et différentes cartes blanches que nous sommes en train de mettre en place en France pour la rentrée. Parler des films, les montrer, les accompagner, les aimer, et les soutenir. Peut-être est-ce une façon de trouver une réponse à ce paradoxe.

Katia Bayer
Rédactrice en chef

2 réflexions sur “ Paradoxe ? ”

  1. Parler de films qu’on ne peut pas voir. Les films eux-même ne parlent-ils pas de ce qu’ils ne montrent pas? Il y a un jeu constant entre le visible et l’invisible. Animer un espace tel que celui-ci, en dépit d’un accès insuffisant aux films décrits doit logiquement faire naître une soif chez les lecteurs. Et peut-être que l’idée -au coeur d’un fantasme d’abondance et d’illimité (le mot à la mode des 2010’s)- est d’entretenir la soif. Jusqu’ici, vous vous en tirez bien.

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