Peter Lord : “J’aime l’idée que le spectateur ait de l’empathie pour le personnage, comme quand Wallace dit quelque chose de stupide et que Gromit lève les yeux au ciel »

Co-fondateur du studio Aardman connu et reconnu pour son savoir-faire en matière de pâte à modeler et et son panel d’animateurs maison talentueux (Nick Park, Darren Walsh, Peter Peake, Luis Cook, Richard Goleszowski, …), Peter Lord était l’invité du festival Anima ces jours-ci. Co-auteur avec Nick Park de « Wallace et Gromit », co-réalisateur de « Chicken Run », il revient sur ses débuts dans l’animation, le style Aardman, l’évolution des techniques et l’importance du réalisme. Discussion sur fond de petits miracles et d’accent franco-anglais.

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© JS

On connait bien Aardman, moins ses débuts, en 1972. Comment les choses ont commencé pour vous et David Sproxton, le co-fondateur du studio ?

J’ai rencontré David à l’école, à l’âge de 12 ans, et aujourd’hui encore, on travaille ensemble. On a commencé à animer des papiers découpés pour le plaisir de l’expérimentation car son père avait une caméra. Si il n’en avait pas eu une, nous n’aurions probablement jamais commencé. L’animation est une activité très prenante, très excitante. C’est une opération répétitive, une façon très étrange de passer sa journée, mais à la fin, quelque chose de l’ordre du miracle apparaît à l’écran.

Nous avons eu de la chance car le moment était propice. On connaissait quelqu’un à la télévision lié à « Vision on », un programme pour enfants qui utilisait différents styles d’animation. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup d’animateurs professionnels, les films étaient plutôt amateurs. David et moi, nous étions de très jeunes amateurs et la télévision nous a acheté un film.

Quel type d’histoires racontiez-vous à cette époque ?

Les premières images ne comportaient pas d’histoire du tout, c’était juste des fragments qui bougeaient. Après, on a décidé de raconter une histoire, une blague, un gag. Si nous n’avions pas fait cela, nous ne l’aurions jamais vendue parce que personne n’aurait été intéressé juste par des fragments en mouvement. Notre film durait 20 secondes, c’était l’histoire d’un type qui, en marchant, rencontre un trou noir dans le sol, le tâte du pied, le traverse sans tomber, fait trois autres pas et tombe dans un trou invisible. Il disparaît, sa main ressort et tire le trou. Cette histoire est simple, mais elle a sa forme. On a appris des choses sur l’importance des personnages seulement par la suite. « Vision on » nous a acheté des courts métrages pendant trois ou quatre ans, et pendant ce temps, on a appris à raconter des histoires, à animer, à manier l’artisanat. Quand on a commencé, notre carrière a démarré petit à petit. Comme il n’y avait pas de marché en Angleterre, c’était très dur de vendre un film. Ça a pris du temps, peut-être 20 ans pour développer Aardman.

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Dans vos productions, vous privilégiez une approche très réaliste, que ce soit dans la lumière, les décors, les mouvements de caméra, etc. Pour quelle raison ?

Oui, ce que nous faisons est très réaliste. Nos personnages sont ancrés dans la réalité. Comme on travaille avec des marionnettes, des espaces et des objets réels, je crois que ça encourage à une certaine forme de naturalisme. Dans beaucoup de films d’animation américains, les personnages bougent de manière très violente, avec des grands mouvements extravagants, pour amuser les enfants, à la manière d’un spectacle. Je ne pense pas en fonction de ce rythme, je pense seulement en termes de performances très réalistes. Pour moi aussi, l’animation doit être exagérée et simplifiée, mais elle doit se baser sur la réalité. Nous aimons suggérer à notre manière que le monde n’est pas que le plateau. De petites indications sont censées signifier que quelqu’un a vécu là vingt ans avant qu’une caméra n’apparaisse.

Pour vous, la réalité, c’est la vérité ?

De différentes manières, on essaye de suggérer la vérité, mais visiblement, tout ce qu’on fait est un grand mensonge (rires) ! Si le spectateur croit dans le personnage et la situation, alors, l’histoire fonctionne. Si il n’y croit pas, c’est plus compliqué. Il faut aussi prendre en compte la manière dont il va réagir à l’histoire. J’aime l’idée que le spectateur ait de l’empathie pour le personnage, comme quand Wallace dit quelque chose de stupide et que Gromit lève les yeux au ciel. Les gens croient en lui, comprennent ce qu’il ressent, ils ont de l’empathie pour lui, comme ils en auraient dans la réalité.

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Est-ce que vous demandez aux animateurs qui travaillent avec vous de faire preuve d’empathie, de croire dans leurs personnages ?

Oui, on en parle beaucoup. Pour moi, c’est naturel mais parfois, je vois que les animateurs n’y pensent pas. L’animation, spécialement celle des marionnettes, est à la fois un art et un artisanat. Quand vous jouez au piano, ce qui compte, c’est l’expression et la dextérité, mais parfois, les gens sont seulement intéressés par la maîtrise parfaite de la technique et pas par ce que dit la musique. Même chose avec l’animation, certains animateurs sont presque surpris quand vous leur parlez des pensées, des sensations et des motivations des personnages.

Chez Aardman, la famille s’agrandit avec le temps, avec des profils et des films très contrastés. Les films de Nick Park ne ressemblent pas à ceux de Peter Peake ou de Darren Walsh.

Ce qui est étonnant, c’est que beaucoup de réalisateurs ont fait des films chez Aardman et qu’en fait, Nick Park est le seul à faire des choses gentilles ! Peter Peake, Darren Walsh, Richard Goleszowski, Luis Cook, aucun d’entre eux ne veut créer des personnages aimables et adorables ! Les gens pensent qu’à Aardman, on accumule les personnages drôles, mais la plupart ne le sont pas. Quand Richard Goleszowski, a commencé chez nous, je pense que ça a été dur pour lui car les clients voulaient des films drôles et réclamaient le style Aardman, sauf que n’était pas ce qu’il avait envie de faire.

Ça veut dire quoi le style Aardman ?

Je ne sais pas ce que ça veut dire, excepté quelque chose de très ancré dans la culture et les références anglaises, et un intérêt assez grand pour le naturalisme, la réalité, la vie de tous les jours. Mais quand les gens parlent du style Aardman, ce qu’ils veulent vraiment, c’est deux gros yeux et une grande bouche sur un visage, c’est-à-dire le style personnel de Nick.

Dans le court « Blind Date » de Nigel Davies présenté cette année à Anima, Aardman travaille avec de l’animation traditionnelle. C’est quelque chose qu’on avait déjà remarqué avec « The Pearce Sisters » de Luis Cook. Est-ce que cela correspond à un vœu de laisser de côté la pâte à modeler ?

Ce n’est pas un vœu. On ne s’est jamais assis en réunion en disant : “Cette année, Messieurs, nous avons besoin d’animation traditionnelle” (rires) ! Nigel collabore avec nous depuis longtemps, comme freelance, il dessine très bien et n’avait pas fait de film personnel depuis l’école. Il est venu avec une idée qu’on a trouvé bonne et on a fait le film ensemble. On aime l’animation en volume à Aardman, c’est notre spécialité, notre histoire, notre base, on espère ne jamais la changer, mais on s’intéresse aussi à l’infographie, à l’animation Flash, au dessin traditionnel. Personnellement, cela m’importe peu de savoir comment l’animation est faite à partir du moment où elle est de qualité.

Wallace et Gromit sont revenus au court après « Le Mystère du lapin-garou ». Quelle est la place du court métrage chez Aardman ?

Comment dites-vous en français ? Lapin-garou.. Garou.. Tiens… A vrai dire, la place est très complexe. Je fais attention aux courts métrages, j’assiste à un festival qui les met en avant, vous mêmes, vous êtes spécialisés dans ces films courts, mais pour nous, à Aardman, c’est très difficile de les financer. Par exemple, je suis très fier des « Pearce Sisters », mais c’est un film qui a nécessité beaucoup, beaucoup d’argent. Il n’a évidemment pas coûté plus cher qu’un « Wallace et Gromit », mais ça reste un budget important car le film a demandé une grande équipe et car Luis est un grand, un terrible perfectionniste ! C’est vrai qu’on investit bien plus à Aardman sur « Wallace et Gromit », mais nous sommes confiants, nous nous disons que les fonds dégagés reviendront dans les prochaines années. Sur un film comme « The Pearce Sisters », on investit énormément en étant confiants : l’argent ne reviendra jamais (rires) !

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Alors que vous préparez votre prochain long métrage, « Pirates ! », comment voyez-vous vos tout premiers films, alors que les techniques se sont considérablement développées depuis vos débuts ?

Ça fait longtemps que je ne les ai pas revus. Mes films n’étaient pas parfaits, ils ont un côté primitif, mais parfois, ils comportent de bonnes idées, comme « Adam ». J’ai revu récemment le tout premier épisode de « Morph », une série apparue en 1977. L’histoire est ahurissante, je me demande comment on a pu nous payer pour ça ! Pour la technique, je crois, car personne d’autre n’avait fait animer, vivre et penser un morceau de pâte à modeler. Quand on voit les films d’il y a quelques années, techniquement, ils étaient inférieurs. Dans les écoles de cinéma, on pouvait juger derrière les mauvaises techniques si l’idée était bonne ou pas. Aujourd’hui, les idées ne sont pas spécialement meilleures qu’il y a vingt ans, mais les techniques sont tellement sophistiquées, font tellement “pro” que parfois elles dépassent l’histoire.

En presque 40 ans de travail, excepté votre identité, qu’est-ce que vous croyez avoir créé à Aardman ?

Manifestement, nous avons crée quelque chose qui sera dans les livres d’histoire de l’animation. Avant Aardman, il n’y avait pas vraiment de studio reconnu dans le pays. La chose la plus importante qu’on ait faite, c’est de développer à Bristol une petite culture de studio qui s’est petit à petit répandue dans le monde. À Aardman, nous sommes intègres, altruistes, drôles, terriblement démodés, peu intéressés par l’ego, l’ambition et la compétition. J’espère que le studio restera debout pour ça, qu’il se maintiendra encore pendant 40 ans. Vous savez, dans notre ville, à Bristol, les gens disent qu’on est important. Quand vous arrivez à l’aéroport de Bristol, vous êtes accueillis par le sourire de Wallace et Gromit ! À Bristol, les gens sont fiers des avions, des montgolfières et d’Aardman. La ville s’identifie à nous, c’est plutôt bien !

Propos recueillis par Katia Bayer etJulien Savès

Consulter les fiches techniques de « Blind Date » et de « The Pearce Sisters »

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