Demain tout ira bien d’Akram Zaatari

Écriture troublante d’un amour renaissant

Après avoir utilisé l’espace d’exposition, celui des Laboratoires d’Aubervilliers en avril 2010, pour questionner la mémoire de la guerre du Liban à l’appui d’objets à la puissance symbolique indéniable (carnets de notes, photographies, machines à écrire), l’artiste libanais Akram Zaatari a décidé de réemployer ces objets dans un dispositif cinématographique, fictionnel, quelque peu séparé de leur statut d’archives et de leur contexte socio-politique d’origine. De fait, il dépose sa casquette de collectionneur pour parer celle de cinéaste du présent. Si, en effet, « Demain tout ira bien » réutilise la machine à écrire, ce n’est plus pour retracer l’histoire des guerres au Moyen-Orient ni pour questionner le rapport que les objets entretiennent avec la mémoire, mais pour raconter l’histoire de deux individus qui reprennent contact après des années de rupture. À partir d’un simple plan fixe, ce sont les mots échangés, les phrases d’un dialogue sans corps ni visages, de deux personnes qui sont donnés à voir, par l’intermédiaire de la pression des touches sur le papier et le glissement du chariot. Du dispositif archaïque renaissent progressivement les rayons de l’amour perdu.

demain

Déplacements : la machine à écrire devenue terrain d’échanges

Ce qui semble intéresser Akram Zaatari n’est donc pas le rapport direct de deux acteurs mais les déplacements induits par le dispositif d’écriture. Au lieu de considérer la machine à écrire comme un outil d’écriture solitaire, celle-ci devient le lieu d’une rencontre. Les notations sur la page déplacent le champ de l’homme vers la femme, et vice-versa, créant un champ de liaison inédite. S’y ajoute un déplacement du matériel vers l’affectif. D’un instrument proprement matériel, la machine à écrire devient le socle d’exposition des sentiments. Les désirs qui naissent entre l’homme et la femme, les sentiments renouvelés, la difficulté de raccorder le présent avec le passé; telles sont les opérations mentales rendues visibles par la relation verbale. Finalement, à travers le dispositif aussi simple que profond, nous sommes les témoins d’un échange universel, permettant au spectateur de projeter sur ces deux individus les visages qui peuplent son esprit.

Passage : la magie des mots en mouvement

Au-delà des déplacements qu’impliquent le dispositif, les mots-images s’inscrivent dans un mouvement proche de celui de la parole, proche de l’ “oralité écrite” que permettent les nouvelles technologies. L’inscription des lettres sur le papier devient magique, fantasmatique. En conséquence de quoi, le spectateur n’est plus seulement le témoin mais se voit en acteur, en écrivain, de cette discussion “virtuelle”. Le truchement de la réalité matérielle avec le mouvement irréel des paroles fabrique un lieu cinématographique fait de multiples projections. Ainsi perçu, ce lieu de “passage” de paroles, oscillant du sentiment au fantasme, rappelle les discussions enflammées des films d’Éric Rohmer à qui le film est dédié.

À partir d’une simple machine à écrire où s’écrit une histoire d’amour renaissante, Akram Zaatari rend hommage aux sentiments universels, aux fantasmes de l’écriture de passage et au cinéma des auteurs. Se décalant des expériences précédentes sur les traumatismes de guerre, celle de « Tout va bien à la frontière » (1997) par exemple, sur le terrain des échanges amoureux, il semble acquérir une forme d’espoir pour le futur. Ici, pas de nostalgie mais de simples mots à la signification ouverte qui disent en creux que le cinéma peut déplacer les frontières.

Mathieu Lericq

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