Territoire(s) européen(s)

En dehors des réjouissances davantage remarquées (compétition officielle, panorama européen, focus dédié au cinéma danois), le Festival de Cinéma Européen des Arcs 2010 propose au Village des Ecoles une sélection non moins remarquable de quinze courts métrages réalisés dans les écoles de cinéma en Europe dont neuf (cinq films hongrois, deux britanniques, un croate et un français) sont visibles en ligne.

Il s’agit bien d’un programme remarquable donc, d’abord par la présence écrasante de courts-métrages venus de l’est — espace incontestablement fertile du cinéma contemporain. Remarquable aussi par la force des sujets traités (l’éducation, la relation entre les générations, la prostitution, l’angoisse face à la mort) ainsi que par les perspectives radicales par lesquels ils sont transmis. Trouvant une poésie humaine au milieu d’une réalité a priori hostile, ces films semblent offrir aux spectateurs des « expériences spatiales », l’espace devenant une cellule de résonances psychologiques, sociales et politiques.

Mobilité géographique et sensible

Des deux jeunes garçons de Cold Grow (Mihaly Schwechtj, Hongrie) qui traversent les banlieues mal famées de Budapest au vieil homme qui marche dans le paysage bucolique de Listening to the silences (James Barett, Royaume-Uni), les personnages s’inscrivent dans un déplacement géographique signifiant. En effet, que ce soit dans un univers urbain, ou bien un paysage naturel, les personnages ne semblent agir que par poussées physiques successives, démarches fragiles, courses ininterrompues dans l’espace. Racontant l’histoire de deux voyous aux alentours de Budapest qui tentent de trouver de quoi survivre par le vol et le marché noir, Cold Grow — le film le plus troublant de la sélection — fonde son organisation narrative sur l’errance. Les personnages déambulent sans jamais trouver une véritable position, ni spatiale ni sociale. L’errance est ici à comprendre au sens d’une incapacité pour les deux garnements à définir les valeurs sociales et morales de la société, d’où le meurtre final qu’ils commettent sans impunité.

Dans un style tout autre, Epilogue (Balazs Loth) étudie également ce cycle infernal selon les mouvements fantasmés d’un meurtrier avant son exécution à mort (par empoisonnement). Inscrit dans un climat aussi obscur que fantomatique, le film figure une traversée en enfer qui trouve son achèvement dans la mort physique. Il ne s’agit plus d’errance mais d’une course de l’imagination, d’une projection mentale violente faisant face au processus mortel. Par ailleurs, dans The Cheap Copy (Virag Zomboracz, Hongrie), les images dévoilent l’intérieur d’une piscine publique pour mieux traiter le rapport claustrophobique que cet espace peut entretenir avec un individu. En ce sens, la mise en scène insiste sur l’incessant mouvement qui animent les baigneurs tandis que la réflexion philosophique sur la peur, récitée en voix-off, dépose sur le désordre apparent un voile d’angoisse. Ici, ce n’est plus l’errance mais le flux. Dans les trois cas, la spatialisation des sujets renvoie à une négativité.

Néanmoins, la trajectoire des personnages peut s’avérer positive, voire salvatrice. Notons le plan initial et le plan final de Naked Pact (Orsi Nagypal) qui montrent la protagoniste féminine, une institutrice qui se prostitue pour vivre, en train de marcher dans une gare souterraine comme pour signifier un changement possible de trajectoire. Le mouvement peut donc mener vers une prise de conscience, et le trajet opéré par le protagoniste silencieux de The portrait of you (Pierre-Alain Giraud, Royaume-Uni) en est également la preuve. Dans Laundry (Nicole Volayaka, Royaume-Uni), tout autant, bien que le film travaille autant le mouvement que la fixité, le retour de la vieille femme du marché, plan par lequel le film débute, semble signifier l’acceptation d’une solitude. Ici, la marche à pied débouche sur une acceptation de soi-même, de son identité et de son âge. Réalisant le portrait d’un vieil homme, le film Listening to the silences adopte un dispositif dont le sens renvoie également à un salut. L’intérieur d’une maison filmé en travelling, fixant une chaise vide, puis un escalier, et enfin un homme assis; telle est la situation initiale du film. Le lent déplacement de la caméra semble renvoyer au passé de l’homme, atteint de folie pendant quelques années de sa vie. Le film insiste, dans sa progression, sur la mise en mouvement de l’homme. Nous le voyons sortir de sa maison, marcher sur un chemin de campagne, tandis que sa parole en voix-off énumère les étapes de son exclusion mentale et sociale. Aussi le dispositif permet-il de distinguer les gestes qu’il accomplit avec une grande acuité ainsi que la présence de la nature dont le vent et le feu sont deux manifestations. Ainsi, la mise à distance de la folie et la résurgence de la parole trouvent écho dans l’ « expérience spatiale » du vieil homme.

En vérité, seul un film prend la notion de mobilité comme point central de sa mise en scène. Il s’agit de Hideaway (Petra Szocs, Hongrie), le plus beau film de la sélection, raconte un après-midi dans une demeure rurale, baigné dans un noir et blanc magnifique proche des films de Bela Tarr. Suivant plus particulièrement les mouvements d’une petite fille, nous sommes d’emblée plongés dans un univers à la fois réaliste et poétique. Toutes les formes de jeu y sont réunit : le cache-cache, la danse, le jeu de dés, etc. La mobilité des êtres, en fait, est progressivement remplacée par la mobilité du regard de la jeune fille. Celle-ci étant désormais dans sa « cachette » (qui donne son nom au film), le point de vue interne s’impose; la vision et les attentes du spectateur se lient à celles de la protagoniste. Lorsqu’elle perçoit une scène de ménage par la fenêtre, lorsqu’elle croit à la mort de la grand-mère, le spectateur est dans un état de perception mouvante. Puis, la mise en scène se délie du point de vue interne pour reprendre son autonomie, marquée par de longs travellings. Finalement, cette balade spatiale figure avec subtilité l’économie interne d’une demeure familiale autant que la perception complexe de l’enfance sur le monde environnant.

Intérieur / Extérieur

Si les « expériences spatiales » auxquelles nous font participer ces films apparaissent prégnantes, c’est sans doute parce qu’il s’agit pour la plupart de huis-clos. L’exiguïté d’un espace donne l’occasion, en effet, de se focaliser sur les gestes, sur les traits des visages, mais aussi sur les déplacements internes. Naked Pact (Orsi Nagypal, Royaume-Uni) s’organise autour d’un bar de call-girls et épouse, à l’exception du premier et du dernier plan, la forme du huit-clos. Il en est de même pour Hideaway, ayant une maison pour seul décor, pour The Cheap Copy, tourné dans une piscine, ainsi que pour Épilogue, tourné dans les sous-sols d’un immeuble, transformés dans le film en sorte de « cavités » aussi noires que la violence qui anime le meurtrier. Tous ces films jouent sur le thème de la claustration physique et, par extension, sur les effets (peur, angoisse) qu’elle provoque mentalement.

Dans les autres films, il s’agit davantage de questionner l’intériorité et l’extériorité selon un va-et-vient singulier. Les deux protagonistes de Cold Grow se déplacent de l’intérieur vers l’extérieur, et vice-versa, sans jamais considérer ce mouvement comme le passage d’un espace privé à l’espace public. D’une certaine manière, l’espace dans sa totalité leur appartient. Cette porosité entre « privé » et « public » contribue à installer le spectateur dans un univers indistinct, socialement et moralement, et à mettre en exergue la dimension pathétique de la situation.

Alors qu’à l’image, le protagoniste de Listening to the silences suit une trajectoire allant de l’intérieur de la maison vers l’extérieur, se libérant de sa chaise comme de sa folie antérieure, le ton intime de la parole en voix-off est maintenu dans une intériorité. Le film se donne même comme objectif de restituer la « voix intérieure » de l’homme et, par là même, de lui rendre la raison que sa folie menaçait de faire disparaître.

Portraits complexes, ces films témoignent à leur manière du présent. Soulevant la question des désirs de deux générations opposées, de l’exclusion sociale, de la peur et de la folie qui guettent, ils tracent un monde plein d’attentes, faussées par la perception, mais aussi de frustrations. Parmi eux, nous retiendrons plus particulièrement Cold Grow et Listening to the silences.

Le territoire européen continue de s’agrandir, celui du cinéma aussi. Si comme le dit la voix-off à la fin de The Cheap Copy, « l’ici et le maintenant sont pertinents », alors ces neuf regards sur la société ne font que confirmer la vitalité et la justesse de ce(s) territoire(s).

Mathieu Lericq

Consulter les fiches techniques de Cold Grow, Hideaway, Listening to the silences

Autres films disponibles sur www.dailymotion.com/festivaldesarcs

Article associé : l’interview de Thomas Rosso, responsable du Village des Ecoles

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