Surgir ! (l’Occident) de Grégoire Letouvet

« Beau pays, grand pays, que ta terre brûle nos pas ! Viens à nous comme nous venons à toi ! »

En sortant de La Femis (section Son) en 2009, Grégoire Letouvet a réalisé et composé un film-opéra intitulé « Surgir ! (l’Occident) ». Présenté cette année à Hors Pistes et sélectionné en compétition internationale à Locarno, ce court métrage pose un regard sensible sur le rêve et la désillusion de l’immigration tout en proposant un nouveau genre hybride.

S’ouvrant sur un plan emblème de la Colonne de la Bastille (un clin d’œil à l’Opéra ?) à Paris, cette « fable-opéra en 6 tableaux » établit d’emblée la scène de l’action. Laszlo et sa femme Ana, nouvellement arrivés en France, feront tour à tour face à des difficultés professionnelles, des visites familiales malencontreuses et des conflits avec la loi pour se retrouver confrontés à l’échec de leur aspiration à un avenir meilleur. Un sujet potentiellement lourd si ce n’est que la forme inédite en fait un mélange entre un véritable mélodrame – au sens musical – et un tour de force du théâtre brechtien.

Musicalement, Letouvet structure sa composition post-tonale à l’instar d’un ballet opératique avec des tableaux et des scènes fort caractérisés par une unité musicale. Le Star Pop Orchestra sous le bâton de Mathias Charton et l’Ensemble vocal des Grandes Écoles sous la direction de Sylvio Segantini exécutent cette partition complexe et éclectique avec brio. Celle-ci se compose d’harmonies tantôt post-romantiques tantôt atonales. Marquée par des ostinati et des rythmes syncopés, elle alterne des silences austères et une orchestration riche et retentissante. Stylistique, la composition est plutôt proche de la Seconde École de Vienne, même si la bande-son lyrique, elle, passe d’un Sprächgesang vigoureux à la mélodie française à la Duparc. Il convient ici de mentionner également l’excellente interprétation du baryton Simon de Gliniasty et de la soprano Charlotte Plasse dans les rôles principaux.

Sur le plan narratif, le récit, avec son côté syndicaliste de gauche, renvoie aux films engagés comme « Mutter Küsters’ Fahrt zum Himmel » de Fassbinder, ou encore à la pièce de théâtre musicale Dreigroschenoper de Brecht/Weill, d’autant plus qu’il vire progressivement vers une théâtralité statique à travers une chorégraphie de gestuelles figées qui, tout comme les regards face caméra ou la citation finale de Breton (« Osiris est un dieu noir »), provoque une grande distanciation chez le spectateur, tout en l’interpellant et en l’invitant à activement construire du sens dans le récit. Si on pourrait justement regretter le traitement d’un fond fort élaboré par le biais d’une forme qui ne l’est pas moins, on admettra néanmoins le grand mérite du travail de Letouvet d’avoir inventé par le biais de ce film-opéra un genre à part qui marie parfaitement les deux arts narratifs sans que l’un soit soumis aux exigences de l’autre.

Adi Chesson

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