Mary Last Seen de Sean Durkin

La traque

Sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs, Prix SFR ex aequo avec « Cautare » du Roumain Ionut Piturescu, ballade musicale sur les routes de Transylvanie, « Mary Last Seen » est aussi une ballade en voiture, mais d’un tout autre genre. La voiture est un tank hermétique sur roue (un 4×4 quoi) qui s’enfonce depuis les routes immenses et de plus en plus désertes des Etats-Unis vers la forêt profonde. Le second court métrage de l’Américain Sean Durkin laisse pantois. Glaçant, glacé… où comment se faire prendre dans les fils d’une caméra bien tissée…

On rentre dans « Mary Last Seen » par un long plan séquence qui n’en finit pas. On glisse sur la route. Une voix féminine chantonne. Celle, agacée, d’un homme, l’interrompt. Dès cette image, le malaise s’installe. Où se situe cet échange ? Qui filme ? Sommes-nous  dans la voiture ? Est-ce celle que nous suivons ? Et déjà le ton, un peu trop autoritaire, surprend. Le second plan, panoramique à 360°, capte à nouveau des mots brusques et un geste, étrange, qui allume notre méfiance. Un jeune homme emmène sa belle à la campagne. Une surprise. Elle ne sait pas où ils vont. Mais très vite, au fil d’une route de plus en plus abandonnée, d’un chemin de plus en plus tortueux, derrière les gestes amoureux et les mots tendres, les chamailleries ou les réconciliations, le malaise se renforce : la manipulation est de plus en plus évidente. Et de plus en plus glaçante. Grâce à la présence singulière du comédien Brady Corbet, aux yeux très bleus et très froids, la force du film s’étire dans la tension de son personnage et dans sa réalisation, toute en coulée, glissante et lisse le plus souvent, qui ne se joue des échelles de plans que pour semer le trouble sur qui voit quoi.

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À la manière des films d’horreur, court et plutôt sec narrativement, le film travaille quelques plans-séquences bien sentis avec un sens de la durée particulièrement brillant. Et comme tout bon film d’horreur, à nouveau, la caméra se glisse dans les pas de l’un qui guette l’autre et qui n’en devine rien. La profondeur de champ, immense, reste toujours celle d’un regard, celui de l’homme qui guide Mary, l’accompagne, la mène par le bout du nez, la surveille, la guette. Et jusqu’au bout, le doute plane. L’amour n’est-il pas un rapport qui exige l’abandon ? La puissance du film tient aussi à cette ambiguïté. Au jeu de l’amoureux auquel nous nous laissons prendre. Si l’on peut regretter que le film prenne parfois un peu la pause – comme lors de ces ralentis dans l’eau -, si l’on peut aussi lui reprocher un petit côté film à tricks, bonne idée de scénario bien ficelé – qui en plus se donne le luxe de ne donner aucun véritable éclaircissement – , il n’en reste pas moins que Sean Durkin fait preuve d’un sacré sens de la mise en scène. Froide, bleutée et glissante. De quoi geler sur place.

Diplômé de la Tisch School of the Arts de New York, Durkin devrait cet été se retrouver à Sundance au Summer’s Directors and Screenwriters Lab, où le projet de son premier long métrage a été sélectionné. « Martha Marcy May Marlene » raconte cette fois un retour, celui d’une jeune femme échappée d’une secte dans sa famille…Une suite donc ? En tous les cas, on prendra volontiers le risque de mourir congelé devant son premier long métrage.

Anne Feuillère

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