Sarah Cox : “Il ne faut pas traiter son sujet de façon triviale. Même s’il peut paraître léger ou comique, il faut toujours avoir quelque chose de vrai derrière.”

Depuis un certain temps, Format C. suit les films et les aventures d’une maison de production d’animation au curieux nom, spécialisée dans « tout ce qui bouge ». Arthur Cox, co-fondée en 2002 par Sally Arthur et Sarah Cox, mise sur la diversité thématique et technique et s’offre en catalogue des bons films tels que « 3 Ways To Go », « Don’t Let It All Unravel », « John and Karen », « Operator », « The Surprise Demise of Francis Cooper’s Mother », et plus récemment « Mother of Many ». Rendez-vous pris à Lille avec Sarah Cox, lors de la dernière fête de l’animation.

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Il y a quelques années, tu es sortie diplômée de l’école de polytechnique de Liverpool. Comment as-tu choisi cette école en particulier? Comment es-tu passée à l’animation?

J’ai toujours aimé dessiner. Plus jeune, j’avais toujours les mains noires. Au début, je ne pensais pas du tout à l’animation. Je m’étais inscrite aux beaux-arts, je voulais faire du dessin, de la gravure, et apprendre différentes techniques. À l’époque, j’avais un petit ami dont la soeur faisait de l’animation dans la même école que moi. Je suis allée à la projection des films de fin d’année pour voir une exposition de gravures. C’est alors que j’ai découvert un type d’animation que je n’avais jamais vu précédemment. Cette animation, faite tout simplement de dessins, ne ressemblait pas aux films de Disney ni aux Simpson. C’était quelque chose de fort artistique, illustratif, observationnel même. Il s’agissait du travail de Sue Young, qui a fait « Carnaval », un film que je conseille à tout le monde de voir. À ce moment, j’ai décidé que je voulais moi aussi faire de l’animation.

Un de mes professeurs était Ray Fields. C’est quelqu’un de très connu dans le milieu de l’animation britannique, il a beaucoup influencée d’ailleurs ce genre, et a proposé un regard différent sur lui. Par exemple, il nous décourageait d’utiliser le storyboard, et prônait plutôt des cahiers de dessins dans lesquels on devait esquisser nos impressions et les utiliser comme base de nos films. Évidemment, on pouvait aussi faire des storyboard par la suite, mais il fallait d’abord faire ce travail d’observation. Cela dote les oeuvres d’une certaine intégrité, à laquelle je tiens beaucoup. Si on se limite à ce qui se passe dans le milieu de l’animation, celui-ci devient trop fermé, trop auto-référentiel.

Pourrais-tu nous décrire le milieu de l’animation à l’époque ?

C’était un milieu très sain. Je parle de l’époque où le clip de Sledgehammer de Peter Gabriel est sorti. MTV commandait beaucoup de courts métrages, ce qui permettait de voir plein de techniques intéressantes absolument pas traditionnelles. Ça a commencé chez Channel 4 avec le travail de Clare Kitson qui a commandé beaucoup de films qui ont été diffusés à la télévision. Par ailleurs, il y avait un excellent festival d’animation à Bristol où un de mes films a été diffusé pour la première fois, et où je vis désormais. C’était une période très propice pour l’animation, ce qui n’est plus tellement le cas aujourd’hui.

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Une rencontre fatidique aura lieu pour toi. Peux-tu nous expliquer ce qui se passe quand Sarah rencontre Sally en 2002 ?

En fait je ne la connaissais pas du tout. Je connaissais Layla Atkinson de la société de production Trunk Animations. Je lui ai demandé de m’aider à faire un film dont j’avais l’idée mais pas la compétence technique pour le réaliser. Vous voyez, j’appartiens à une génération qui est juste un peu trop vieille pour l’ordinateur ! Layla était occupée, mais m’a conseillée de contacter une de ses amies, Sally, qui m’a aidée a faire « Plain Pleasures », mon premier film, dans lequel je voulais créer une ambiance proche du monde d’Edward Hopper. Grâce à ce film, nous avons pu travailler chez Channel 4 et continuer à collaborer sur de nouveaux projets. Vu qu’on avait besoin de subsides, il a fallu monter une société, ce qu’on a fait aussi ensemble.

Le nom de cette boîte – Arthur Cox – est ostensiblement masculin. Vous l’avez choisi délibérément ?

Non, par du tout. Nous devions créer une société assez rapidement et on l’a fait en quelques heures sans avoir de temps de réflexion. Maintenant que Sally a eu son deuxième enfant, elle a quitté la société, en tout cas en tant que co-présidente, mais elle continuera peut-être à réaliser encore des films. J’ai essayé de penser à un autre nom, mais je n’en trouve pas de meilleur donc je vais quand même garder Arthur Cox, même si il n’y aura plus que moi aux commandes !

Depuis la création de la boîte en 2002, vous vous êtes entourées de plusieurs animateurs, chacun ayant son style particulier. Felix Massie, par exemple, est plutôt minimaliste dans ses dessins. Toi, en revanche, tu sembles favoriser une image plus complexe, combinant animation et live-action. Tu t’es même essayée à l’animation en volume avec « Don’t Let It All Unravel ». Comment définirais-tu ton style ?

Je ne pourrais pas vraiment définir mon style. Des idées et des concepts me viennent, et c’est en fonction d’eux que je trouve une technique. Je sais à quoi je veux que mon film ressemble, et si je ne peux pas y arriver par moi-même, je fais appel à quelqu’un d’autre. Je ne me laisse pas restreindre par la technique, mais j’avoue que la live-action est une de mes passions depuis toujours.

Avec un de mes réalisateurs, Mark Simon Hewis, je travaille d’ailleurs actuellement sur un projet de long métrage qui est quasiment entièrement composé de live-action. C’est une comédie adaptée d’un livre sur Bristol qui s’appelle « Eight Minutes Idle » et notre premier long métrage, dans la lignée de « John and Karen » et de « The Surprise Demise of Francis Cooper’s Mother ». D’ailleurs, c’est Felix qui s’occupera d’animer une partie du film. À ce stade-ci, nous attendons le feu vert pour avoir l’argent et commencer le film.

Qu’est-ce qui relie votre travail, votre vision de l’animation ? Y a-t-il quelque chose qui unit les films de Arthur Cox ?

C’est difficile à dire. Par exemple, tout le monde n’aborde pas l’aspect comique en particulier. Ce qui relie nos films, c’est justement cette notion d’authenticité que j’évoquais avant. Les idées viennent de quelque chose d’extérieur, d’une observation de la vie, des gens, des moeurs, … Que ce soit Matthew Walker, Felix Massie ou même Emma Lazenby, nous travaillons tous comme ça. Par exemple, Emma a fait un film sur un sujet qui lui tenait à coeur. Ce film, « Mother of Many » est très authentique dans la mesure où elle a enregistré les sons de vrais accouchements, donc il s’agit d’une qualité dans l’observation et dans l’intention. Il ne faut pas traiter son sujet de façon triviale. Même s’il peut paraître léger ou comique, il faut toujours avoir quelque chose de vrai derrière.

Justement, qu’est-ce qui t’a attirée chez ces trois réalisateurs que tu cites ? Leurs univers, leurs talents, leurs personnalités ?

À vrai dire, quand Matthew et Felix sont arrivés chez nous, ils sortaient à peine de l’école. Ils étaient très timides donc ce n’est pas leur personnalité qui m’a interpellée initialement ! Maintenant, je les connais beaucoup mieux, ils sont adorables, donc c’était d’office leur talent. Il y avait une vérité, une honnêteté et une intégrité chez eux dès le début. Ils ne se contentaient pas de citer quelque chose d’existant dans l’animation ou de faire leur auto-promotion. J’ai vu en eux une qualité solide et intrinsèque, que je recherche chez les gens. C’est tellement rare que lorsque je les trouve, je leur saute dessus, et leur dis : « Venez travailler avec moi ».

Le cas d’Emma est un peu différent. Elle a travaillé dans le design et la publicité à Londres, mais n’a jamais pu faire de film après l’école alors qu’elle voulait être plus qu’une designer. Nous, on a eu confiance en elle, donc on l’a aidée. Ça a été plus dur pour elle que pour les deux autres, parce qu’elle avait fait autre chose pendant longtemps, et qu’elle n’avait pas l’habitude d’écrire, au contraire de Matt et Felix. Elle était consciente de la grande responsabilité qu’elle avait à prendre par rapport à son sujet, ce que nous considérions comme un bon signe. Beaucoup d’étudiants traitent de sujets bien sérieux comme le sexe ou la mort, mais de façon quasi irresponsable, ce qui a le talent de m’énerver. « Mother of Many » a gagné un BAFTA et a battu « The Gruffalo » qui était la grosse production de Noël de l’année. Tout le monde s’attendait à ce que ce dernier l’obtienne, mais c’est le film de Emma qui a gagné !

Parallèlement à tes activités de productrice et de réalisatrice, tu donnes cours. Qu’est-ce que cet aspect pédagogique du cinéma signifie pour toi ?

J’ai été examinatrice externe pour la National Film and Television School pendant deux ans. Aujourd’hui, j’enseigne beaucoup moins qu’avant, faute de temps. J’aime bien enseigner, et cette activité me permet de faire comprendre aux futurs talents l’importance de cette notion d’intégrité. Je leur montre des exemples de films réussis sur ce plan. J’essaie de leur inculquer une certaine conscience et prise de responsabilité par rapport à leur sujet. Selon moi, l’éducation doit servir de filtre et séparer les bons élèves des mauvais. Mais le problème, c’est que l’argent manque et qu’il y a trop d’élèves dans les écoles d’animation. Du coup, ils apprennent toutes les techniques et les logiciels liés à l’animation mais pas la prise de responsabilité. De ce point de vue, j’estime que le système d’éducation français est plus réussi. À ma connaissance, il y a toujours eu moins d’élèves en classe à la Poudrière et aux Gobelins qu’en Grande-Bretagne, du coup les cours y sont plus intensifs, et ces écoles contribuent très activement à l’innovation dans le milieu de l’animation. Chez nous, la NFTS fait des efforts louables, mais ce n’est malheureusement pas suffisant. Le niveau me paraît en général plus élevé en France. Les étudiants travaillent en groupe, ce qui est très important. Quand les gens travaillent indépendamment, ils ne laissent pas respirer leurs idées et celles-ci finissent par pourrir. En discutant de ses idées dès le début, on peut les revoir; les remettre en question et les améliorer. En dehors de toutes ces considérations, enseigner me permet aussi de dénicher de nouveaux talents !

Es-tu à la recherche de nouveaux animateurs ?

Non, en tout cas pas pour cette année au moins. Je développe avec le studio Aardman « Tate Movie », un énorme projet commandé par une agence de publicité. Chaque enfant du Royaume-Uni pourra y contribuer en envoyant un dessin, un son ou une partie de scénario, et tous ces apports seront montés dans un film. Ce sera donc un film fait par les enfants eux-mêmes, dont le générique devrait durer au moins dix minutes !

Par conséquent, je ne ferai pas d’autres films cette année, étant trop prise par ce ce projet qui est destiné à être montré dans le cadre des Jeux Olympiques, et le long métrage que je suis en train de monter. Arthur Cox continuera bien évidemment à exister, mais avec moins d’activités. Felix et Emma vont travailler sur « Tate », et peut-être Matthew aussi. Quant à Mark, il travaillera avec moi sur le long métrage. On serait donc éventuellement ouvert à de nouveaux talents, mais spécifiquement, dans le cadre de ces projets-là. Ces temps-ci, je me rends compte que je suis de plus en plus attirée par des grands projets, pas forcément des formats longs, mais des œuvres de plus grande envergure, où l’on peut explorer plus de choses.

Propos recueillis, traduits et mis en forme par Adi Chesson et Katia Bayer

Consulter les fiches techniques de « Mother of many », « Don’t Let It All Unravel », « John and Karen », « The Surprise Demise of Francis Cooper’s Mother »

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