Umesh Kulkarni et l’exploration de genres et d’histoires pluriels

Cinéaste de la lenteur et du muet, l’Indien Umesh Kulkarni, doublement présent à Clermont-Ferrand cette année avec « Vilay » en compétition internationale et « Gaarud » en Labo, aborde son travail et la situation du court métrage en Inde avec une placidité en décalage avec la cohue festivalière.

umesh

Quel est ton parcours jusqu’ici en tant que cinéaste ?

Ma première expérience dans le milieu du cinéma a eu lieu quand j’étais à l’université, en expertise comptable. Je travaillais à côté comme assistant réalisateur. Je me suis rendu compte que faire des films représentait un défi beaucoup plus intéressant que ce que je faisais. J’ai donc abandonné mes études juste avant le tout dernier examen pour m’inscrire en réalisation au FTII [Film é Television Institut of India], à Pune. En première année, j’ai eu l’occasion d’aller en France pour faire l’université d’été à la Fémis, où j’ai réalisé mon premier court métrage, « Les chemins très connus sont des chemins inconnus ». Mon film de fin d’études, « The Grinding Machine » (La machine à moudre) a été montré dans plusieurs pays dans le monde, ce qui m’a permis de beaucoup voyager. Juste après l’école, j’ai coréalisé mon premier long métrage « Le Bœuf sauvage » avec Girish Kulkarni, scénariste, acteur, et ami proche. Ce film, dont la première a eu lieu à Rotterdam, a connu un grand succès dans l’état de Maharashtra.

Tu as déjà présenté trois courts métrages à Clermont-Ferrand : « Three of Us » en 2009, « Vilay » et « Gaarud » en 2010. Dans quel cadre ont-ils été réalisés ?

Ils ont tous les trois été faits après l’école mais ce sont tout de même des films d’écoles, car ils ont été réalisés pour des étudiants en montage ou en image du FTII qui étaient à la recherche d’un réalisateur pour leurs films de fin d’études. Les courts métrages sont d’ailleurs très souvent réalisés de cette manière en Inde vu qu’il est quasi impossible de trouver autrement les moyens de les tourner en 35mm.

Dans ces trois films, tu explores trois styles, voire trois genres tout à fait différents. Es-tu toujours à la recherche d’un style qui te définirait ou bien préfères-tu ne pas être associé à un seul genre ?

Je trouve que le court métrage permet beaucoup d’expérimentation avec la forme et le style. Je ne veux pas être dans un moule ‘fiction’, ‘documentaire’ ou autre chose. Pour moi, le choix du style dépend entièrement du contenu, et je suis toujours ouvert à la forme que le sujet peut prendre. Ceci dit, même si on essaie chaque fois des choses très différentes, il est vrai qu’un certain style se dégage dans mes films, étant donné que c’est toujours plus ou moins la même équipe qui travaille ensemble et qui porte un regard particulier sur les choses.

Comment expliques-tu le choix de genre pour chacun des trois films ?

Le documentaire « Three of Us » raconte l’histoire d’un homme gravement handicapé et de ses parents âgés. À 42 ans, il ne peut pas du tout bouger et est confiné à sa maison. Pour le filmer, on a voulu exploiter cet espace en travaillant avec des plans fixes limités à la maison. Le fait de ne pas bouger la caméra permettait aussi un regard plus neutre et distancié, ce qui était très important pour éviter de tomber dans un sentimentalisme excessif. Car malgré ce qu’elle vit, cette famille est très optimiste et même heureuse. C’est aussi pour cette raison que j’ai voulu faire ce film, et le mode documentaire m’a offert une certaine distance par rapport au sujet.

« Vilay », une fiction, narre le rapport d’un jeune étudiant en architecture avec sa grand-mère mourante. Il y a un côté autobiographique dans ce film. J’ai choisi de privilégier l’espace mental et psychologique, aux dépens de la réalité stricto sensu. « Vilay » est plutôt un collage d’expériences et d’émotions vécues par ce jeune homme, sans d’autres personnages que lui et la grand-mère. En même temps, le film symbolise la modernisation de la ville qui est en quelque sorte aussi une mort, une destruction. Avec mon équipe, on a beaucoup travaillé le son pour montrer cette lutte entre l’ancien et le nouveau. Par rapport à « Three of Us », l’image de ce film n’est pas vraiment statique mais est plutôt marquée par des mouvements lyriques.

vilay

« Gaarud », sélectionné en compétition Labo, n’est-il pas nettement plus expérimental ? Comment ce projet est-il né ?

« Gaarud » était un projet de fin d’études pour des étudiants en image, son, et montage. Le film devait être tourné en trois jours dans un décor unique. Depuis quelques années déjà, j’avais en tête l’idée de faire quelque chose dans un lieu transitoire, dans une chambre d’hôtel que les gens ne fréquentent que très brièvement. Je souhaitais faire un portrait de leurs vies à travers des aperçus fugitifs de leurs actions. Je voulais explorer la thématique de la ‘marchandise’ humaine dans la société actuelle. Dans le film, il y a des scènes de suicide, de mort, de prostitution, de solitude, et même des scènes vides dans lesquelles le spectateur peut s’imaginer ou inventer sa propre histoire. Sur le plan technique, je me suis servi du travelling afin de représenter le sentiment d’enfermement et de traiter de la dimension temporelle de façon originale. Le résultat est un film avec un rythme imposé.

Comment ce film a-t-il été reçu à l’école et ailleurs ?

Au FTII, ce film a suscité des réactions contrastées et des interprétations diverses. À l’ école, on a une liberté totale de sujet. Il suffit de convaincre la faculté pour avoir faire approuver le projet. Il n’y a pas de contraintes imposées aux films, à l’exception de l’équipement, du nombre de jours de tournage et du budget accordé.

Combien d’étudiants y a-t-il dans une promotion ?

La situation des écoles de cinéma en Inde est extrêmement difficile. Il y a trop de monde pour trop peu de places. Au FTII, il y a dix étudiants en réalisation, et vingt dans chacune des autres sections. Même dans les autres écoles connues de l’Inde – je pense notamment à la Satyajit Ray Film School à Calcutta, la Chennai Film Industrial School ou l’Université Jamia Millia de Delhi – il n’y a pas beaucoup plus de gens qui sortent chaque année. Ces chiffres ne sont pas très encourageants par rapport au nombre de films produits en Inde, qui tourne autour de mille films par an !

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Selon ton expérience, quel est actuellement le statut du court métrage indépendant en Inde ?

Plus de la moitié des courts sont réalisés dans le cadre des écoles de cinéma ou de média et communication. Depuis l’arrivée de la DV, on fait de plus en plus de courts métrages indépendants, surtout des documentaires. Pourtant le public n’a toujours pas accès à la plupart de ces films. Il existe très peu de festivals en Inde, dont notamment ceux de Chennai [Madras], du Kerala, de Calcutta et de Pune. Il est donc très difficile de programmer des courts même si cela est en train de changer.

Par ailleurs, les écoles ont toujours du budget même s’il est parfois modeste. C’est pour ça que je suis très content de pouvoir faire des courts métrages pour le FTII. Ils mettent du matériel à ta disposition. Tandis que les productions indépendantes sont quasi impossibles à financer, surtout en pellicule. Du coup les gens travaillent en tant que bénévoles sur un court métrage qui peut prendre jusqu’à un an pour se faire. Et ensuite il y a rarement des possibilités de faire des recettes sur ces courts métrages, à moins de pouvoir les vendre à des chaînes étrangères. Là aussi heureusement, il y a du progrès, avec quelques sociétés de promotion de courts métrages installées en Inde.

Où en sont tes projets pour le moment ?

J’alterne toujours entre le court et le long. J’adore le court métrage, je ne voudrais jamais m’en passer. J’essaie d’en faire un par an. Pour l’instant, je travaille sur un long métrage, mais je tourne en même temps un court, toujours pour l’école.

Encore un nouveau style ?

Oui, cette fois-ci, je m’essaie à l’humour ! On verra bien ce que ça donne.

Propos recueillis par Adi Chesson

Consulter les fiche techniques de « Three of Us », « Vilay » et « Gaarud »

Article associé : la critique de « Gaarud »

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