Gerlando Infuso, valeur volume

Inspiré par l’animation en volume, la liberté et la « poésie du sombre », cet étudiant de la Cambre a remporté en 2008, au festival d’Annecy, le Prix du Jury Junior pour un film de fin d’études. Son court métrage de troisième année, « Margot », conte la solitude, le froid et la folie vécus par un personnage en volume calfeutré dans un amour devenu à sens unique. Retour à l’école avec Gerlando Infuso, à proximité d’un élément de décor de son troisième court métrage, « Milovan Circus ».

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Ado, cellulos

« Très tôt, je me suis intéressé à l’animation; enfant, je regardais beaucoup de Disney et de dessins animés, et je griffonnais sans arrêt. Je fréquentais une académie de dessin où, à l’âge de 14 ans, j’ai été amené à faire un petit film d’animation de 30 secondes. L’histoire était celle d’un petit zombie qui se faisait piquer par une mouche : ce n’était déjà pas très joyeux (rires) ! J’ai développé cette animation de manière traditionnelle, comme ça se faisait avant, avec des cellulos [feuilles plastiques transparentes]. Ça a été une révélation : dans ce travail qui demandait du temps et qui empêchait de voir le résultat tout de suite, j’ai trouvé quelque chose qui m’intéressait, et que je pourrais développer par la suite. Au moment où j’ai terminé ce premier film, j’en ai fait un deuxième, l’année suivante et très vite, je me suis rendu compte que c’était ce que je voulais faire. »

La Cambre

« Avant de passer l’examen d’entrée à la Cambre, j’ai regardé plusieurs films d’anciens étudiants. Il y avait des similitudes de film en film, mais chacun avait une identité propre et un univers personnel. Le panorama graphique semblait être autorisé au sein de l’école, ce qui m’a immédiatement intéressé. Je sentais que je me dirigeais vers une sorte de poésie du sombre et j’avais envie de pouvoir défendre cet univers dans mes travaux. J’ai aussi été séduit par la grande liberté laissée à l’étudiant : à la Cambre, il y a un vrai respect de l’individu, de ses choix esthétiques, et de sa pâte graphique. Les professeurs ont écouté mes choix et les ont toujours respectés, quels qu’ils soient. Cela m’a plu d’emblée.

Technique(s)

« Les premières années, je me suis cherché au niveau de la technique. Mes premiers films étaient en 2D, parfois, j’utilisais des crayonnés ou je travaillais à l’ordinateur. En deuxième année, j’ai réalisé un film en 2D et en volume, « La Poire ». Cela a été un challenge d’incruster des personnages en 2D dans des décors en volume. J’ai beaucoup apprécié le travail du volume, raison pour laquelle, l’année suivante, j’ai fait « Margot ». Après avoir essayé différentes choses, la seule chose qui m’intéressait vraiment, c’était d’assurer un film en stop-motion du début à la fin. Avec « Margot », j’ai eu le sentiment de m’être enfin trouvé. »

Valeur volume

« Ce qui me séduit le plus dans la réalisation d’un film en volume, c’est que je passe par de multiples étapes et que je m’attarde sur chacune. Il n’y a pas vraiment de répétitivité dans le volume. D’abord, il y a l’écriture suivie des recherches graphiques. Après, je fais des aquarelles afin de m’approcher au maximum des ambiances que je recherche, puis, apparaissent le story-board, la construction d’objets, le développement des décors, le tournage, le montage, … (…) J’ai trouvé autre chose dans le volume : l’impression d’une maîtrise dans la composition de mon image et de mes cadrages. À partir du moment où mon plateau est devant moi avec les lumières installées, que le personnage est placé, et que je peux me promener avec mon appareil photo et choisir le cadre, je me sens à l’aise. Je suis physiquement dans mon image, j’ai l’impression de me balader dans mon décor et d’interagir avec mon personnage. C’est une sensation très intéressante ! ».

Histoire et création

« Rien ne se décide pour un film. Je pars d’une envie, d’une couleur, d’une musique ou d’une image que je dessine. À partir de ce moment-là, je raconte une histoire et j’essaye de développer quelque chose qui tient la route pour un court métrage. Forcément, les choses viennent après, naturellement. Pour « Margot », je suis parti de l’envie de parler d’un amour tellement grand qu’il peut être destructeur. Très vite, le visage de Margot s’est esquissé devant moi. Je voulais que ce personnage soit très ambigu, que son amour pour son défunt amant se heurte à ses troubles psychologiques. J’ai commencé à griffonner, à construire l’histoire autour de mon personnage et, au fur et à mesure, je l’ai contextualisée dans un univers plutôt 19ème siècle. Très vite, la notion de froid s’est greffée au fait que Margot était seule. Elle cherche à se réchauffer de plusieurs manières jusqu’à ce qu’elle réalise que son amant était la plus grande source de chaleur et qu’elle décide de le rejoindre dans sa tombe. »

Voix-off

« En animation, la voix-off suscite souvent beaucoup de réticences. On a peur d’être redondant. J’ai souhaité offrir une voix-off à « Margot » car cela offrait une toute autre dimension au personnage. Margot se parle à elle-même, on l’entend souvent dire qu’elle a froid. J’avais vraiment envie de jouer avec ce leitmotiv « j’ai froid, j’ai froid », je trouvais qu’au-delà de la rythmique suscitée, cela allait refléter le grain de folie et l’obsession du personnage. »

Fenêtres festivalières

« On vit pendant une année entière sur un film. On y pense tout le temps : sous la douche, dans le tram, au supermarché, … C’est dur de travailler pendant tout ce temps sur un même projet. On est dans l’incertitude complète au moment où on termine son film et où on le rend. Evidemment, il y a l’étape du jury, mais on a aussi envie de savoir ce que les autres en pensent. Les festivals sont très importants pour nous : ils permettent aux films de voyager, d’être vus et de susciter des retours après un an de travail. »

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Annecy et le Prix du Jury Junior

« Le prix délivré à Annecy m’a beaucoup marqué. La surprise était énorme, je ne m’y attendais vraiment pas du tout. Mes études ne sont pas terminées, je dois encore parfaire mon apprentissage. Même si je trouve que c’est arrivé un peu tôt dans mon parcours, ce prix m’a évidemment fait très plaisir. Je l’ai pris comme un encouragement supplémentaire, une envie d’aller de l’avant. Je me dis que finalement, ce que je suis en train d’accomplir, je ne le fais peut-être pas forcément pour rien, et cela donne du sens à mes actions. Ce qui m’a marqué également, c’est d’avoir pu toucher le Jury Jeunes avec ce genre de film. Je me serais attendu à ce que ce soit un film plus conventionnel qui sensibilise un public adolescent. « Margot » a plu à des spectateurs auxquels je ne m’attendais pas forcément. »

Suite et fin

« Après « Margot », j’ai retravaillé autour du sombre et du volume. J’ai eu envie d’aborder la thématique de la vieillesse et le sentiment d’être peut-être passé à côté de sa vie. « Milovan Circus » retrace l’histoire d’une vedette de cirque, égérie à ses débuts et mime de rue en fin de parcours. Tout au long du film, on assiste à la déchéance de l’artiste et aux raisons pour lesquelles il est devenu mime. J’ai passé un an avec ce personnage, cela a réveillé des angoisses existentielles. Peut-être ai-je besoin de donner vie à mes marionnettes pour combattre les questions que je me pose. Peut-être… »

Propos recueillis par Katia Bayer – Article paru dans Cinergie.be

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Consulter les fiches techniques de « Margot » et de « Milovan Circus »

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