Ébullition de Anne Toussaint et Khalid Saadi

Entre les murs

Présenté à l’ACID, cette année à Cannes, « Ébullition » est le troisième temps d’un film plus large intitulé « Fragments d’une rencontre ». Réalisée par Anne Toussaint, « Ébullition » prend les formes du documentaire pour capter deux moments de la réalisation de « Sirine », un film réalisé « entre les murs »  par Khalid Saadi.

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Étrange et belle histoire que « Fragments d’une rencontre » : pendant deux ans, des étudiants de Sciences Politiques, à Paris, sont allés à la Prison de la Santé rencontrer des détenus et tourner avec eux des films dans le cadre d’un atelier, « En quête d’autres regards », dirigé par Anne Toussaint. En est né ce film qui se compose de quatre diptyques (« Rue des plaisirs », « Ébullition », « Le cadre d’Anna », « Projections »). Chaque fois, Anne Toussaint documente la genèse d’un film que l’atelier va réaliser – ce qui est en jeu et en question dans ce projet. Puis, le film lui-même nous est donné à voir une fois réalisé. Là, dans cette marge, dans cet écart entre un projet et sa réalisation, se jouent tous les silences, les imaginaires, les possibles qui sont à l’œuvre dans l’acte de créer. Tour à tour, les regards se confrontent autour des images, qu’elles soient à produire, à penser ou encore à mettre à l’épreuve. En allant et venant entre filmeurs, filmés et films, Anne Toussaint tourne une sorte de carrousel des regards où des subjectivités, et des imaginaires se heurtent, se confrontent, se croisent pour venir, finalement, se concrétiser sous nos yeux. L’enjeu de la rencontre surgit dans la confrontation entre l’intérieur et l’extérieur, dans la marge, le hors champ. Dans ce troisième fragment que constitue « Ébullition », l’ailleurs, l’extérieur que ces jeunes gens amènent dans les murs de la prison est mis à l’épreuve – ce moment où quelque chose s’éprouve. Face à un homme enfermé qui récuse cette peine comme une absurdité, comment se positionner, quand on est la future élite politique d’une démocratie ? Et peu à peu, le film de Khalid Saadi dégage, quant à lui, un horizon inatteignable, l’impossible projection hors des murs.

De quelle manière métaphoriser un sentiment d’oppression à l’écran ? L’idée de Khalid Saadi est de filmer de l’eau qui bout. Prendre une image au pied de la lettre donc, car c’est en lui que ça bout.Oui, mais dans quel récipient filmer cette eau qui bouillonne ? Pour les étudiants qui l’accompagnent dans la réalisation du film, la cocotte minute  – et sa soupape – ferait l’affaire. Pour lui, non. Dans l’immobilité de ce qu’il vit, dans ce temps mort qui est le sien, il n’y a pas de soupape. S’engage alors une discussion où Khalid débat et se débat –  et c’est tout son corps qui se débat, bouge, cherche à s’échapper, sa voix qui monte et ne lâche pas prise. Sous nos yeux, se rejoue justement ce drame intime de l’enfermement, de l’incommunicable, de l’incompréhension quand il est pris peu à peu comme une mouche dans la toile de leurs propos et qu’il lutte, pourtant. Dans un second temps, une autre discussion s’engage au moment du montage du film, où se questionne, à partir de l’enfermement de Khalid, la validité de la métaphore qu’il a employé (et se repose sans cesse cette question de la validité d’une image : qu’y a-t-il donc à discuter autour de ces images, sinon leur justesse, puisque qu’il n’y a là qu’une subjectivité qui cherche à métaphoriser un ressenti… ?). La discussion peu à peu débouche sur une autre question, celle de la légitimité de la peine carcérale. La caméra d’Anne Toussaint va et vient d’un visage à l’autre, d’une parole à l’autre, où Khalid, encore s’énerve, se bat et se débat, prisonnier de ce qu’on veut lui faire dire. Au fil de cette discussion sur la peine carcérale et les petites soupapes que l’institution croit lui donner au travers d’un ventilateur ou d’une télévision, il revient à ce que serait pour lui une véritable échappatoire : une voie vers l’extérieur, une possibilité de se projeter dans un avenir au dehors. Et la véritable souffrance qui le traverse, semble là, dans cet extérieur impossible à atteindre, vers où il n’y a pas de voie, et les élèves venus d’ailleurs, justement, avec leurs incompréhensions, en sont, au final, une bonne illustration. Mais cette rencontre, pourtant, gît là : dans cette confrontation des regards, dans cette caméra qui le filme et qui l’ouvre, justement à l’extérieur, dans la projection des films eux-mêmes, dans la rencontre avec le spectateur.

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À la suite d’ « Ébullition », vient « Sirine », long plan fixe d’une eau qui bout. Tout d’abord calme et claire, montée avec des bruits de la mer, l’image, tout à coup s’obscurcit tandis que le son d’une porte claque. Alors l’eau commence à bouillir, tout doucement, tandis qu’une voix égrène « promenade, douche, gamelle ». Et tandis que l’eau bout de plus en plus, s’agite et se démène, son bruit d’ébullition peu à peu recouvre la litanie des mots. Et le film, brusquement s’arrête. Sans issue. La beauté de « Sirine », qui peu à peu, nous oppresse dans l’attente d’un quelque chose qui n’arrive pas, est dans la force, la lisibilité et la simplicité de sa métaphore. Elle prend tout son impact à la suite des propos de Khalid Saadi : « ça pète ensuite dehors ». « Ébullition », loin d’être un film d’atelier, un film d’éducation à l’image ou encore une bonne action, est un film politique. À bon entendeur.

Anne Feuillère

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