Paradise de Jesse Rosensweet

Paradis artificiel

Après avoir remporté le Prix du Jury à Cannes en 2002 pour « Stone of Folly », le Canadien Jesse Rosensweet nous revient enfin avec un nouveau court métrage, « Paradise », tourné avec des automates. Quand le chemin est tracé d’avance, pas sûr qu’il conduise au Paradis.

Sur une musique très « La Croisière s’amuse », le soleil s’est levé sur le petit monde parfait de « Paradise ». John, et son impeccable petite femme d’intérieur, commencent une journée qui ressemblera à celle de demain, d’après demain et du jour d’après. Ont-ils le choix ? Notre petit couple « idéal » est en effet posé sur des supports métalliques qui suivent précisément des rails circonscrits dans (et hors de) la maison. John et son épouse sont des automates, et quoi de mieux, pour illustrer la vacuité de l’existence humaine que des pantins articulés condamnés à la répétition.

Dormir, s’habiller, manger, travailler et recommencer, telle est la vie bien réglée de nos petits jouets mécaniques si dociles. Mais dans ce décorum « so cute » et très années 50, voilà que tout commence à dérailler quand la charmante épouse éprouve et ose enfin exprimer ses propres désirs…. désir d’une autre vie, désir d’ailleurs. Rien ne va plus. La belle se fait la malle, et ne reste alors qu’une petite tige vide qui continue machinalement des allers et retours de l’assiette à la cuisinière, de la cuisinière à la porte d’entrée. Terrible image de l’absence que ce triste clic-clic qui ne soutient plus personne et que John contemple, « désespéré », terrible baiser traditionnel donné à présent, dans le vide. Les gestes, si bien appris et réitérés, ne s’effacent pas si facilement.

Jesse Rosensweet construit avec humour et ingéniosité une métaphore originale d’un sujet pourtant mille fois abordé dans les courts comme dans les longs (cf.le très beau « Les Noces rebelles » de Sam Mendès). En moins de 8 minutes, il parvient à toucher des thèmes aussi vaste que le conformisme, l’ennui, la frustration familiale et professionnelle, l’incommunicabilité et la désagrégation du couple. Par des procédés simples, l’accélération montrant l’implacable répétition, ou les ellipses qui créent une sensation de vide, le réalisateur canadien atteint une réelle intensité dramatique. D’un humour grinçant, un peu sombre peut-être, le propos n’offre aucune échappatoire et nous laisse, même si c’est avec un sourire, sur un triste constat d’impossibilité à sortir d’un quotidien qui emprisonne.

Sarah Pialeprat

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