Entretien avec Zhang Xian Min, juré à Clermont-Ferrand

Membre du Jury International au dernier festival de Clermont-Ferrand, Zhang Xian Min dissimule plusieurs identités dans ses poches. Diplômé de la Sorbonne et de La Fémis, il est aussi réalisateur, acteur, écrivain, producteur, enseignant à l’Académie du cinéma de Pékin, et co-fondateur du Festival du Film Indépendant de Nankin. Entretien autour du cinéma, de la Chine, du court métrage, et de la France.

zhang

© DR

Enfance et cinéma

Je me souviens avoir vu, vers 11-12 ans, un film chinois intitulé « Les cinq fleurs d’or » (Wang Jiayi, 1959). Il m’a tellement marqué que je me suis obligé à en réécrire de mémoire, chaque jour, un morceau. La patience m’a manqué : je me suis arrêté au tiers du film ! À l’âge de 10 ans, l’État chinois m’a attribué la langue française. Je me suis retrouvé dans un lycée français, et après le Bac, j’ai commencé des études de sémiologie. Le cinéma m’intéressait : à 21 ans, j’ai été assistant sur deux films, et j’ai passé pratiquement deux ans à étudier le cinéma chinois couvrant la période entre 1949 et 1966, y compris « Les Cinq Fleurs d’or ». À cette époque, Internet n’existait pas, et je ne savais pas ce qu’était une Cinémathèque. Pour s’instruire, il n’y avait pas d’autres moyens que d’aller au Marché aux Puces pour trouver des livres, et dans les rares salles qui projetaient de vieux films. Dans la foulée, je me suis retrouvé à enseigner l’histoire du cinéma mondial à l’Académie de Pékin, avant de venir étudier en France, à la Sorbonne d’abord, à La Fémis (section « scénario »), ensuite.

La Fémis

La Fémis propose à peu près le meilleur dans l’éducation. Mais ce n’est qu’une institution de l’éducation, avec toutes les limites que l’éducation peut avoir : il y a des choses que l’on ne peut pas apprendre à l’école… .

L’Académie de Pékin

pekin

L’enseignement à Pékin est plutôt conventionnel. L’Académie a été créée dans un esprit assez traditionnel. Pour certains, l’Académie de Pékin cultive une contradiction : elle a un esprit d’élite, et elle est en même temps très populaire. À l’entrée, il y a évidemment une sélection, mais le nombre d’étudiants admis est important. On accueille au moins 3.000 étudiants; ce n’est vraiment pas comme à la Fémis ! Cette faculté est pourtant assez élitiste. En comparaison, à Pékin, La CUC (Communication University of China) une université spécialisée dans la formation de la main d’œuvre de la télévision, compte 30.000 étudiants. Et oui, la Chine est grande !

Création et visibilité

Il y a eu une période où il y avait une pénurie de films. En conséquence, tout le monde voulait en faire. Maintenant, c’est pratiquement le contraire : on est dans l’abondance, il y a trop de courts métrages. Chaque année, de nouvelles chaînes de télévision se créent, mais nous n’arrivons toujours pas à distribuer tous les films existants. Pour les étudiants, cette situation est réellement difficile. Ils mettent un an ou deux pour écrire un truc fou, ils passent un temps incroyable dessus, et ils dépensent tous leurs moyens financiers pour leur projet. À la fin, il faut bien qu’il montrent leurs films quelque part, parce que les projections réservées à l’enseignant et aux copains, c’est bel et bien insuffisant ! De nos jours, un étudiant en cinéma n’a pas fini son travail, une fois son film terminé. Il faut qu’il balade son film un peu partout, qu’il essaye de le promouvoir, de l’envoyer dans des festivals, et le diffuser sur Internet. Il faut qu’il fasse tout pour avoir une autre opportunité et faire un autre film. Un auteur, s’il ne s’occupe pas de sa propre promotion, et de son propre film, il est mort.

Marché chinois

Le cinéma chinois est assez mouvant, assez turbulent. Pour des premiers et deuxièmes films, il est très difficile de prévoir un public stable. En tant que producteur de longs métrages, je suis en mesure de transmettre à des jeunes réalisateurs les tarifs de la télévision et des droits DVD. Par contre, je suis incapable de leur donner un chiffre pour les salles chinoises. Parfois on gagne un peu d’argent, mais parfois, cela n’arrive même pas. On cède les droits, et cela couvre juste les frais de promotion pour la sortie en salle. Certains premiers films ont pu être projetés en salle, mais les sorties étaient tellement minces qu’ils ne sont pas restés bien longtemps à l’affiche. Ces films souffrent particulièrement de la concurrence des blockbusters. Dans le domaine de l’économie du cinéma, c’est le plus gros qui attrape tout, et il ne reste plus rien pour les autres. Quand des blockbusters chinois ou étrangers sortent en Chine, ils occupent huit salles dans un multiplexe de dix salles ! Huit salles vont donc projeter le même film, avec des variantes : en HD, en 35 mm, en V.O. sous-titrée, en version doublée, … Tandis que les autres films se feront oublier, faute de diffusion et de public.

Engagement

Avec quelques amis, j’ai crée un festival [le Festival du Film Indépendant de Nankin] il y a 6 ans. Nous ne présentons pratiquement pas de programmes étrangers, nous nous concentrons plutôt sur des films de l’industrie indépendante nationale. Le festival est un événement mixte qui accueille à la fois des longs métrages (documentaires et fictions) et des courts métrages (expérimentaux et films d’école). Depuis deux-trois ans, nous nous sommes radicalisés : nous ne projetons que des films sans permis, des films que le gouvernement chinois ne permet pas de montrer en Chine. Il y en a suffisamment pour qu’on les montre dans notre festival.

Clermont-Ferrand

La sélection à Clermont est assez pétillante dans l’ensemble. On y trouve à la fois une culture très pop, comme le dernier « Wallace et Gromit » [Wallace and Gromit : A Matter of loaf and death], une tendance élitiste avec des films très intellos, très spirituels, mais aussi des films très représentatifs de leur propre culture, des audaces cinématographiques, et des œuvres à tendance humanitaires réalisées au Tiers-Monde par des cinéastes de pays développés. Cette variété se révèle stimulante quand on est juré de festival.

Propos recueillis par Katia Bayer et Thierry Lebas. Retranscription : Marie Bergeret.

Consulter la fiche technique de « Wallace and Gromit : A matter of loaf and death »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *