Uri Kranot : « Avec nos courts, nous représentons simplement ce que nous ressentons et observons autour de nous »

En novembre 2008, le réalisateur d’animation israélien Uri Kranot était invité aux Rencontres Audiovisuelles de Lille, en tant que membre du Jury Professionnel. Avec sa femme, Michal Pfeffer-Kranot, il a co-réalisé plusieurs courts métrages, depuis leur rencontre à l’Académie d’Art et de Design Bezalel, à Jérusalem. Leur dernier film, « The Heart of Amos Klein » (Le Coeur d’Amos Klein), sélectionné au dernier Festival de Clermont-Ferrand et à celui d’Anima (Bruxelles), entremêle un parcours individuel avec l’histoire collective d’Israël. Rencontre furtive à Lille, entre deux séances, avec Uri Kranot.

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Bezalel

J’ai fait mes études et j’enseigne à Bezalel. À l’époque, il n’y avait pas trop de choix pour apprendre l’animation. Même aujourd’hui, Bezalel est l’un des endroits les plus professionnels pour ce genre d’études. Je ne me suis pas tout de suite orienté vers l’animation. J’ai commencé à étudier la musique, et après un an de formation en composition, j’ai compris que je ne pourrais pas devenir musicien professionnel. J’étais un musicien plutôt médiocre ! Ensuite, je me suis tourné vers d’autres formes d’art, notamment vers le dessin qui m’avait toujours intéressé. Par hasard, je suis tombé sur un cours d’animation à la Cinémathèque de Tel-Aviv. Il s’agissait de mon premier contact avec ce genre dont je ne connaissais que les grands classiques, du style Disney. L’inscription à l’école a suivi.

Court métrage

Quand j’étais étudiant à Bezalel, nous ne pensions qu’à faire notre art, et à rien d’autre, surtout pas à l’argent ! Nous ne faisions pas des courts métrages dans le but de faire des longs après ; nous ne pensions qu’à terminer notre film de fin d’études. Aujourd’hui, les choses ont changé : tout est centré sur l’industrie, et beaucoup d’étudiants en art pensent à leur avenir. Même si beaucoup restent attachés à l’idée du film en lui-même, certains considèrent le court comme une étape vers le long ou bien se tournent, a contrario, vers la 3D et le jeu vidéo, deux secteurs en pleine expansion.

Cinéma, Israël

Le cinéma israélien, comme le cinéma roumain, a une bonne réputation à l’étranger depuis quelques années. Je ne sais pas comment ça se passe en Roumanie, mais dans mon pays, les fonds sont plutôt consacrés aux longs métrages. En ce qui concerne le court, les soutiens sont encore limités. Peu de réalisateurs vivent exclusivement de ce format-là. Par conséquent, la co-production devient incontournable. Notre propre studio [Tindrum Animation] respecte cette logique : nous travaillons avec des pays comme la France et les Pays-Bas sans être subventionnés. (…) Les choses sont pourtant en train d’évoluer. Il y a quelques années, une loi a été votée au Parlement pour soutenir le cinéma israélien. Ce système d’aide a surtout été bénéfique pour les films de fiction et très rarement pour les animations. « Valse avec Bashir » a crée un précédent intéressant : c’est le premier film d’animation israélien à avoir apporté une reconnaissance à un genre que beaucoup associaient jusque là aux films pour enfants. C’est peut-être lié au bruit que le film a fait à Cannes, mais maintenant, on parle de réserver 5% du budget annuel aux animations, ce qui est beaucoup et stimulant pour notre travail.

Travailler à vingt doigts

Avec Michal, on travaille en duo. On écrit ensemble, puis on se sépare, pour mieux se retrouver. En ce qui concerne la réalisation, je m’occupe surtout du story-board et de la composition. Michal prend plus en charge le dessin, les décors et le look général. Et puis, l’animation, on la fait ensemble. Cette collaboration nous joue parfois des tours : quand nous voyons le film terminé, nous ne nous souvenons pas toujours de celui ou celle qui a animé telle ou telle séquence !

Inspiration et expression

Bezalel a toujours été une école très libérale : on pouvait – et on peut toujours – y faire ce qu’on veut. Je ne sais pas pourquoi, mais la plupart des étudiants choisissent d’y faire des films drôles; peut-être est-ce parce qu’ils essayent d’échapper aux problèmes du pays. Quand Michal et moi avons été accueillis comme artistes en résidence en Hollande et que nous avons travaillé sur « God on Our Side » [interprétation libre de Guernica, ndlr], nos amis hollandais faisaient des films sur des sujets légers, comme le lever du soleil ou la pluie. Nous, nous avions travaillé dans une toute autre ambiance. Lorsque nous avons commencé à faire des films, il y avait un certain contexte politique en Israël : la mort de Rabin, les traités d’Oslo, la 2ème Intifada, … Tous ces événements ont eu un impact fort à Jérusalem, où nous habitions et où nous étudions. Les bus explosaient, l’armée était sur le qui-vive, les gens restaient chez eux, …Nous, nous avons produit dans ce contexte. Bizarrement, c’est un bon environnement pour la création parce qu’on ressent beaucoup de peur et de colère et qu’on s’exprime vraiment à ces moments-là. Le seul élément positif, c’est que cette situation difficile nous a inspirés ; c’est pourquoi nos films sont si durs, je suppose.

Etiquette

Etant donné que nous venons d’un endroit particulier qui est très médiatisé, nos films sont souvent marqués comme étant « politiques ». Je ne suis pas d’accord avec cette appellation dans notre cas; je pense plutôt que nos films sont authentiques. Avec nos courts, nous représentons simplement ce que nous ressentons et observons autour de nous. Nous sommes définitivement plus dans une approche humaniste que politique.

Amos Klein

« The Heart of Amos Klein » narre le lien entre le cœur d’une personne et celui d’un pays. Amos Klein est un personnage fictif, mais toutes les parties qui le constituent ont réellement existé dans l’histoire israélienne. Il s’interroge sur la corruption morale, le militarisme et l’endoctrinement. Si nos précédents courts métrages semblaient pessimistes, je trouve qu’il y a beaucoup d’espoir dans celui-ci. La fin du film (la mort du personnage) coïncide d’une certaine façon avec une deuxième chance, et peut-être aussi à un début de paix.

Dans nos films antérieurs, nous étions surtout dans une esthétique en noir et blanc. « The Heart of Amos Klein » est à l’inverse un court métrage très coloré. Même si le film est plutôt monochromatique, il est très coloré, du début à la fin. L’animation se veut mixte : c’est un mélange d’images d’archives, de dessin traditionnel, de « live action », … Nous avons aussi abordé autrement la partition musicale. Rétrospectivement, j’ai le sentiment qu’il y a eu trop de notes dans mes courts, surtout dans les premiers qui étaient des films d’école. La musique d’ « Amos » se limite donc à illustrer certaines images bien spécifiques. Pour le reste du film, nous n’avons utilisé que des effets sonores. Moins de musique, plus de couleur, de l’optimisme : on a franchi une étape !

Propos recueillis par Katia Bayer et retranscrits par Adi Chesson

Article associé : la critique de « The Heart of Amos Klein »

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