Thiam B.B. d’Adams Sié

Dévoiler l’histoire

Présenté déjà dans de nombreux festivals (Amiens, Vues d’Afrique, Namur) et en compétition au festival Média 10-10, « Thiam B.B. » est un court documentaire d’une grande intelligence, réalisé dans le cadre d’un atelier organisé au Média Centre de Dakar par le festival Filmer à tout prix, et animé par Philippe de Pierpont et Pierre-Yves Vandeweerd qui signe la très belle photographie du film.

Dévoilant doucement son sujet avec beaucoup de finesse et de profondeur, Adams Sié saisit tout d’abord un geste, celui qui consiste à peindre et à repeindre, inlassablement, la même figure partout au quatre coins de la ville : une silhouette debout, face à nous, dont on ne saisit que les yeux. A travers de paisibles plans fixes où la profondeur de champ est privilégiée, surgit une ville peuplée de ce fantôme glissant de portes en fenêtres, de murs en échoppes, des charrettes aux pirogues. En captant d’abord le geste de celui qui peint, ses peintures, puis sa voix, son visage, son témoignage, qu’il mêle ensuite à d’autres témoignages, revenant sans cesse capter les silhouettes dans la ville, avec une lenteur méditative, le film mêle et tresse sur la peinture les différents discours qui viennent peu à peu en éclairer le mystère et en épaissir le sens.

« Thiam B.B. » (Beugue Bamba, « le disciple de Bamba »)  peint, dessine, sculpte ainsi, à Saint-Louis mais aussi dans d’autres villes et d’autres lieux, la silhouette de Cheikh Ahmadou Bamba. Il voue sa vie à refaire toujours la même image : celle du fondateur de la confrérie musulmane mouride, qui résista pacifiquement à la fin du 19ème siècle au colon français, tant et si bien que celui-ci n’osa jamais vraiment l’enfermer ni le faire assassiner, mais le condamna plusieurs fois à l’exil avant de lui remettre une Légion d’honneur qu’il refusa. La peinture de Thiam est mystique : c’est un rituel de prière. C’est aussi un signe de reconnaissance qui trace dans la ville le réseau des membres de la confrérie mouride. C’est enfin un acte d’allégeance à cette figure de résistance.

Peu à peu, Saint-Louis, ancienne capitale du Sénégal, se creuse de sa dimension historique. Rues écrasées de chaleur, murs de poussière et cours de misère, portes et murs peints envers et contre tout, la ville se livre comme ce monde fatigué, harassé, usé jusqu’à la corde où l’homme affirme son existence, avec ses mains, sa foi, son art, guidé par cette figure historique. La grande beauté de ce documentaire est d’avoir réussi à faire surgir, à travers ce geste artistique, les dimensions historiques qui peuplent le présent d’un lieu, et d’en avoir réaffirmé, dans le même temps, à travers le même geste, la portée existentielle, la liberté, la spiritualité. Dans le présent de Saint-Louis, aujourd’hui condamnée par son histoire coloniale et les cheminements de l’ordre mondial à cette misère poussiéreuse, des hommes continuent de s’affirmer dignes et libres.

Anne Feuillère

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