Car Wash de Laïs Decaster

C’est avec le son d’un jet d’eau propulsé sur la carrosserie d’une voiture que nous entrons dans Car Wash, le nouveau court-métrage documentaire de Laïs Decaster (nommé cette année au César de cette catégorie). Ce son, il constitue une grande partie de l’univers sonore des 12 minutes qui composent le film : une voiture lavée, décrassée, revitalisée par sa consciencieuse propriétaire. Cette propriétaire, c’est Auréa, la sœur de la réalisatrice. Auréa, elle adore le foot et sa voiture. Nettoyer sa voiture c’est important nous dit-elle, parce que comme ça ses copines lui disent que sa voiture est « trop bien », puis qu’elle « conduit trop bien ». C’est important pour Auréa, et on comprend en l’écoutant que sa voiture n’est pas seulement son moyen de déplacement, mais que sa valeur a une portée sans doute plus symbolique qu’on ne pourrait imaginer…

Le dispositif de mise en scène de Car Wash est dévoué à la parole de son protagoniste. Auréa est de tous les plans et c’est elle qui mène le montage, si bien que la durée des plans varie en fonction de ses actions et de ses paroles. Elle a beaucoup à dire ? Le plan sera long. Elle est concentrée sur le fait d’asperger du lave-vitre sur son pare-brise ? Le rythme ne viendra jamais brusquer son geste. Car Wash est un film très fin dans sa manière de travailler une mise en scène dépouillée, qui gomme au maximum les artifices habituels du cinéma et permet de créer un sentiment de proximité touchant avec son protagoniste. La cinéaste elle-même se met en scène via sa voix (qui questionne Auréa) et même la perche du son se permet une apparition surprise et assumée, le temps d’un plan qui capte les reflets de la voiture propre. La caméra suit et scrute Auréa, sans jamais sembler intrusive, pour donner à écouter les opinions et les déboires de la jeune femme. C’est un vrai plaisir de suivre sa parole, tantôt drôle, tantôt amer. Le projet pourrait sembler assez limité de par sa nature extrêmement intime, mais il se cache dans le film de Laïs Decaster une profondeur frappante qui va se révéler par strates.

Auréa nous parle de sa voiture, puis de ses copines avec qui elle joue au football, puis des « mecs de ses copines », puis de ses approches de drague avec les garçons et les filles, puis du travail qu’elle recherche… Derrière l’apparente trivialité de la discussion, on saisit assez vite qu’Auréa parle en fait de sujets qui la préoccupent à un certain degré. Le montage de Car Wash s’organise autour d’un ordre thématique (un sujet après l’autre) et l’assemblage de ces sujets vient dessiner les contours de la vie que rêve Auréa. In fine, elle veut vivre dans une maison avec un chien et son/sa futur.e conjoint.e. Elle ne sait pas exactement quel métier faire et au fond qu’importe, tant que c’est un job stable et qui paye. Mais malgré son BAC +5 (en quoi, nous ne le saurons jamais), elle peine à trouver un CDI qui lui apporterait cette stabilité. La vie dite ‘’banale’’, le french dream de la maison de banlieue avec chien domestique, ne paraît plus si évidente. À travers ce dialogue intime entre les deux sœurs se dessinent des peurs matérielles bien réelles : celle d’une génération qui peine à trouver sa place dans les carcans standards de la société, ceux-ci n’étant même plus aussi accessibles que promis.

Dès lors, nettoyer sa voiture ne relève plus seulement d’une forme de coquetterie, mais plutôt d’un impératif vital. S’occuper de sa voiture, c’est s’occuper de la seule possession véritable sur laquelle peut s’appuyer Auréa. C’est entretenir son indépendance, son accessoire de drague, ses sorties entre copines… C’est entretenir ce qui la rattache à l’existence, en attendant un futur qui tarde à se montrer.

Antoine Abdul-Jalil

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