Formats Longs : Sœurs, journal d’une reconstruction de Julia Zahar

Représentative de son temps, cette 8e édition du Fipadoc a vu émerger, à travers plusieurs sélections, des auteurs et des films qui s’attachent à aborder des problématiques de plus en plus modernes et envahissantes, notamment celle de la santé mentale chez les jeunes, un trouble majeur qui s’apparente de plus en plus à une véritable épidémie. C’est précisément de cela dont parle le long métrage Sœurs, journal d’une reconstruction réalisé par Julia Zahar, qui raconte le chemin de reconstruction morale et physique de Mahaut, une jeune femme d’une vingtaine d’années qui, au début de l’année 2020, vit un événement traumatisant qui l’impacta elle mais aussi sa sœur Julia, qui décide dès ce jour-là de prendre sa caméra et de tout documenter.

Malgré le côté épineux du projet, le film nous apparaît dès ses premières minutes comme une œuvre qui n’a pas peur de filmer en plein cadre la dépression et d’en investiguer la violence ainsi que le nihilisme qui s’en dégagent tant ce dernier se décrit comme un acte de foi de par sa réalisatrice envers la reconstruction de sa sœur Mahaut. Et ce, dès le début, lorsque Mahaut, dont le prénom précédent est Élena, nous est présenté à travers des images d’archives, comme si nous devions déjà, en tant que spectateurs, faire le deuil de quelqu’un que nous n’avons jamais connu. Le métrage se révélant comme une véritable grenade émotionnelle, capable de perturber. Cependant, il parvient à ne jamais tomber dans une surmise-en-scène qui mettrait en péril la confiance que nous accordons à ce qui se joue devant la caméra. Si l’attachement opère, c’est précisément parce que nous croyons à ce régime de plans, à l’urgence et à la candeur qui s’en dégagent.

Ainsi, le film ne se contente pas d’une posture réaliste et ne cesse au final d’expérimenter, notamment à travers une superbe utilisation du hors-champ, qui fait que l’on ne franchit jamais un cap en matière de voyeurisme, dans l’intimité de cette famille et du passage à vide de Mahaut. Une sincérité qui passe notamment à travers l’usage de plusieurs ratios d’image, comme au début du film avec des images filmées à l’iPhone montrant les retrouvailles entre Julia et sa sœur, ou encore par des images d’archives en VHS, ainsi que par des scènes animées à la main. Ces dernières apportent de précieux moments de respiration, nécessaires tant le sujet apparaît à la fois cru et indispensable.

L’expérimentation formelle du métrage révèle le profond intérêt du film, puisqu’il s’agit avant tout d’un commentaire sur l’acte créatif comme acte salvateur menant à la reconstruction. Comme le dit Julia Zahra, la réalisatrice, au début du film, tourner des images fut pour elle comme un réflexe dont elle avait besoin pour survivre. Ainsi, le geste même de filmer devient presque une obligation, un vecteur de foi et d’espoir, à la fois pour nous, spectateurs, et pour Mahaut, envers qui se crée une empathie immense. Mais aussi pour Julia elle-même, que l’on voit essayer, tant bien que mal, s’approprier son outil. Cela ajoutant un charme supplémentaire au métrage, car nous ne sommes pas face à une machine lisse, presque algorithmique, qui ne raconterait rien, mais face à une image de cinéma parfois imparfaitement éclairée mais profondément organique, et qui dit énormément sur le postulat du film, ainsi que sur la lente construction des personnages de Mahaut et de sa sœur.

Là où le film prouve toute sa bonté et sa finesse, c’est lorsqu’il investit Mahaut non pas comme un simple sujet ou un objet de cinéma, mais comme une véritable actrice, au sens plein du terme. Elle va, elle aussi, prendre la caméra, se mettre en scène, se filmer en train de faire de la musique ou de danser, et, par ce geste créatif, tenter de reprendre confiance en elle. Le film se mue alors en une œuvre qui parle plus largement de la quête de sens que chacun de nous donne à la création, et de la projection que nous y faisons de nos maux, de nos états d’âme, de nous-mêmes, en somme.

Ainsi, même si le film peut apparaître comme clivant pour certaines personnes qui reconnaissent dans la dépression de Mahaut leur propre mal-être, Sœurs, journal d’une reconstruction s’impose de plus en plus comme un projet profondément nécessaire, tant il met en lumière un trouble éminemment contemporain, qui ronge notre jeunesse.

Dylan Librati

Article à venir : l’interview de la réalisatrice

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