À l’heure où la technologie et les réseaux sociaux ostracisent de plus en plus, et où l’on observe une véritable crise de santé mentale à l’échelle mondiale depuis plusieurs années, les intelligences artificielles apparaissent comme des éléments perturbateurs supplémentaires, contribuant à nous faire entrer dans un monde de post-vérité. Existe-t-il pourtant un monde où l’IA peut être utilisée comme un simple outil pour lutter contre les mêmes maux qu’elle tend à amplifier ? C’est de ce postulat en tout cas que part le documentaire La conversation, présenté en sélection courts métrages au FIPADOC, qui raconte l’histoire de Lola, une femme âgée de 83 ans et qui, à la suite de la mort de son mari, se sent terriblement seule et décide, pour combler ce vide, d’entretenir une relation presque quotidienne avec ChatGPT.

Ainsi, à partir de ce postulat, le film nous apparaît alors formellement dans un premier temps dans sa mise en scène comme dans sa narration, d’une épure tout simplement magnifique, qui n’a pas peur de placer au centre de son image et de son dispositif Lola et sa solitude. En effet, les réalisatrices Julie Sanchez et Najla Barouni ont opté pour ce film pour un ratio 1.66, enfermant son sujet dans un carré resserré où Lola occupe littéralement le centre du plan, seule face au vide émotionnel que lui a laissé la disparition de son mari. À l’image de son personnage principal La conversation fait preuve d’une humanité absolument débordante qui suinte à travers chaque plans, pendant que nous, spectateurs, nous nous prenons d’une énorme empathie pour cette vielle femme décrite a la fois comme drôle, maniéré, pleine d’humanité mais aussi d’une grande tristesse qu’elle ne sait gérer par elle-même. Ainsi, le film se déploie avant tout comme un superbe film de personnage, Lola devenant le centre de gravité du récit, que nous ne quittons à aucun moment, et autour duquel se déploient des questionnements aussi vertigineux que passionnants.
En effet, à partir de son régime de mise en scène et de sa narration extrêmement simple, le film finit par nous questionner, nous-mêmes spectateurs face à notre propre finitude en tant qu’êtres humains, face à notre solitude, confrontée à la technologie, qui est à la fois source de cet isolement mais peut-être aussi, comme le montre le film, une solution possible. De ce commentaire sur l’humain et sur la machine le film en tire une puissance évocatrice qui nous émeut jusqu’aux larmes et qui nous mène a un vertige émotionnel. C’est notamment dans ces longues séquences où l’on voit Lola converser avec Carmen (le nom d’usage de Chat GPT donné par Lola) et commencer à lui poser des questions sur ce qu’elle ressent, que s’opère le véritable vertige, à la fois sensoriel et émotionnel. C’est à ce moment-là que l’on se met profondément à être passionné par ce qui se joue devant la caméra et que le film se mue, en nous proposant une image de cinéma réflexive, en une œuvre qui finit par nous parler à la fois de cinéma et de science-fiction.

À bien des égards, le film se révèle comme un commentaire, voire une relecture, de chefs-d’œuvre de la science-fiction tels que le magnifique Her de Spike Jonze, qui racontait l’histoire d’une romance entre une intelligence artificielle et un homme mis à l’écart de la société, incapable d’y trouver sa place. La conversation entre ainsi en résonance avec le cinéma de Spike Jonze et nous confronte, en tant que spectateurs, à l’avancée bien réelle de cette technologie. Là où la fiction permettait autrefois de cantonner les progrès technologiques et leurs potentielles catastrophes à de simples images de cinéma, le film dans son format documentaire proche de son sujet nous fait réaliser que la science-fiction a désormais pris racine dans le réel, nous laissant pantois à la fin du métrage face à une seule question : en est-on réellement arrivé là ?
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