Nadia Parfan : « La guerre vole ton temps, elle vole ta vie »

Mention Spéciale à Berlin 2023, It’s a Date est un film ukrainien de 5 minutes. Tourné à Kiev dans des conditions particulières, il s’inspire du court C’était un rendez-vous de Claude Lelouch, tout en s’ancrant dans l’actualité de la guerre. Sa réalisatrice Nadia Parfan vient du documentaire, son film raconte en quelques minutes le chemin parcouru en moto d’une femme cherchant à retrouver son amoureuse, à travers la ville et malgré le conflit, dans l’urgence du présent et l’incertitude du lendemain. Lors de notre échange, Nadia Parfan, évoque sa responsabilité de cinéaste en temps de guerre et son travail de programmatrice en ligne.

Format Court : Le court-métrage de Claude Lelouch s’appelle C’était un rendez-vous, il se conjugue à l’imparfait, et le tien, It’s a Date, est actuel. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le film de Lelouch et donné envie de lui rendre hommage ?

Nadia Parfan : Son film date de 1976. Quand je l’ai vu pour la première fois il y a longtemps, je l’ai juste aimé, il m’a beaucoup impressionnée. Après, quelque chose s’est passé : mon mari et producteur Ilia (Gladshtein) a acheté une motocyclette. Moi, je ne conduis pas, je n’ai pas mon permis. Un jour qu’il conduisait, en étant sur le siège passager, j’ai observé la ville et l’expérience était magnifique, très cinématographique et très novatrice. A moto, on est au centre de la route et on n’a pas de cadre. Dans une voiture, on a les fenêtres, mais à deux roues, c’est comme une immersion à 360º dans la ville.

J’ai toujours aimé Kiev, c’est ma ville, mais j’ai vu sa beauté d’une façon très spéciale en étant à moto. J’étais vraiment impressionnée, c’était comme aller au cinéma, et j’ai commencé à y penser il y a 6 ans. Je me suis souvenue du film de Lelouch. J’ai commencé à me dire que je voulais filmer une histoire du même genre à Kiev. J’ai parlé à tous les techniciens que je connaissais, mais il est devenu vraiment compliqué de tourner un film de ce genre en Ukraine. Quand l’invasion à grande échelle, ce qu’on appelle « la grande guerre » a commencé, je me suis rendue compte que peut-être il n’y aura plus de films en Ukraine, Peut-être que je ne pourrai plus tourner, que je devrai devenir soldate, infirmière, ou faire quelque chose de complètement différent. Avant ça, je voulais vraiment réaliser ce film car c’était mon rêve. J’ai réévalué mon rapport avec Kiev qui était quasiment occupée. On pouvait la perdre. Cette ville est très importante pour moi, mon premier tatouage (elle montre son bras) lui est dédié. Je me suis rendue compte que j’étais très enracinée dans cet espace. C’est de là que vient mon inspiration du film de Lelouch.

« C’était un rendez-vous »

Son film est tourné dans un Paris vide, très tôt le matin. Connaissais-tu ses conditions de tournage ?

N.P. : Je connais très bien le film, je l’ai étudié très attentivement ! Un documentaire a été fait dessus. Je pense que toute mon équipe sait exactement comment Lelouch a fait le son, comment il a conduit, quelle caméra il a utilisée. Nous avons fait des recherches. Il conduisait lui-même une voiture de sport. Je crois qu’il a eu une amende pour excès de vitesse, il était censé aller en prison parce qu’il avait enfreint les règles, mais le policier l’a reconnu, il était déjà célèbre à l’époque, et il n’a pas été inquiété.

Est-ce que cette idée d’enfreindre les règles est quelque chose qui résonne en toi ?

N.P. : Pas exactement. Nous aussi, on a enfreint les règles, ce n’était pas complètement légal de tourner mais pour notre film, on a dû collaborer avec la police. Nous ne l’avons pas fait dans son intégralité mais des policiers nous ont aidés et quelques routes ont été bloquées pour le tournage. Pour moi, le film de Lelouch est un classique du XXème siècle sur un homme très masculin, aventureux, pressé, attendu par une belle blonde. Mon film remet en question cette envie parce qu’aujourd’hui, les gens qui sont en guerre et entre la vie et la mort n’ont pas la possibilité de sortir avec leurs amoureux.ses. Ils ne se voient pas depuis des mois, une année et le principe de la rencontre est très important. Ils ont très peu de temps aussi. La guerre fonctionne à différents niveaux et elle vole ton temps, elle vole ta vie. Un rendez-vous normal entre un homme et une femme à Paris, c’est une chose. Mais il faut imaginer la précipitation qu’il peut y avoir en Ukraine, spécialement pour des rendez-vous entre personnes queer qui sont sur la ligne de front, comme je le montre dans mon film. Pour moi, c’était ça le sujet et pas la question de la conduite vu que je ne conduis même pas.

Concrètement, nous avons commencé à faire beaucoup d’essais et de répétitions à « l’heure bleue », une heure très spécifique à l’aube. C’était vraiment compliqué parce qu’on est dans un contexte de guerre, on a un couvre-feu, on ne peut pas être dans la rue entre 23h et 5h. On devait donc se réveiller pile à l’heure, pas plus tôt parce que ce n’est pas autorisé, et pas plus tard à cause de la lumière et de la circulation. Nous ne pouvions pas bloquer les routes pendant le temps nécessaire du tournage. J’ai passé un mois entier à me réveiller très tôt le matin pour faire des essais. On a testé la route, la caméra, les objectifs, les axes, la vitesse, les intersections,… Ca a représenté beaucoup de préparation pour un film de 5 minutes !

« It’s a Date »

Dans ton film, on voit Kiev. Ca fait du bien de voir la ville.

N.P. : Oui. Paris est un point de repère. Tout le monde en Ukraine sait à quoi ressemble Paris. Avant même d’y aller, les gens connaissent la ville grâce au cinéma. Je pense que Kiev est aussi une ville très charismatique avec un charme à part. La ville est magnifique et mérite d’être montrée à l’écran, c’était ça mon intention en montrant, sur le passage de la moto, les églises, le paysage, les collines verdoyantes.

Comment la culture continue-t-elle d’exister, de rester vivante dans le pays ?

N.P. : En 2014, au moment de la Révolution, les gens ont perdu la vie au nom de la démocratie. Nous sommes une jeune nation et nous avons dû nous battre pour notre identité, menacée. Après 2014, la culture ukrainienne a commencé à s’épanouir. Nous avons eu beaucoup de nouvelles productions cinématographiques brillantes, c’était à la hausse jusqu’à l’invasion. Malheureusement, la production elle-même s’est arrêtée, mais certains films qui ont été produits plus tôt sortent maintenant, alors nous continuons à nous nourrir des années précédentes. Il y a des films ukrainiens à Cannes, distribués en France, ce qui est important car la France est un acteur important. Ce qui se passe maintenant, c’est que les grandes productions de films de fiction se sont arrêtées. Des productions indépendantes à plus petite échelle continuent toujours, comme des courts-métrages et des documentaires, ce qui est naturel car nous avons devant nous des histoires qui se déroulent mais que nous ne pouvons pas scénariser.

Il est très important pour nous, en tant que programmateurs, de montrer des films, de vivre une vie normale et de donner aux gens la possibilité de faire la même chose. Tout ce qui est normal, tout ce qui est décent est une victoire. Les Russes veulent que nous mourions, que nous souffrions, mais aussi que nous n’ayons pas une vie normale. L’Ukraine est un pays, traversé par la culture, plein de hipsters, d’amateurs de musique et de cinéma. Quand les cinémas ont rouvert en mai-juin, trois mois après l’invasion, après le départ des troupes russes et que nous nous sommes stabilisés, ça a été une bénédiction. Les gens étaient si heureux de se retrouver. Je pense que c’était un peu similaire à l’expérience post-Covid, mais en Ukraine ça n’a pas été si dur, les gens n’ont jamais été tant isolés que ça.

Nous voyons donc cela comme notre mission de montrer des films et de fournir un espace pour que les gens réfléchissent, se rassemblent. Cela a eu un effet cathartique d’autant plus que c’était une période très difficile et stressante pour tout le monde.

Où projetez-vous ces films ?

N.P. : Actuellement, je suis chargée du cinéma en ligne Takflix. C’est la plus grande collection de films ukrainiens. Nous ne programmons que des films à valeur artistique, pas des films commerciaux.

Tu parlais de catharsis collective.

N.P. : Ilia a un petit cinéma à Kiev qui s’appelle Kino42. Parfois, on fait appel à des programmateurs. On organise des événements ensemble à Kiev et dans d’autres villes. Les salles indépendantes fonctionnent en capacité réduite. Elles s’adaptent à la réalité, aux coupures d’électricité. Dans le cinéma de Llia, il y a des groupes électrogènes, les films ne s’arrêtent donc pas pendant les ruptures de courant. Le lieu est au sous-sol, il fonctionne comme un abri. C’est un espace sécurisé. C’est incroyable parce qu’on est dans un espace où les missiles russes ne nous frappent pas. On a de l’énergie électrique et on peut voir de beaux films. On peut avoir un rencard, rencontrer des gens… Plusieurs militaires, notamment certains de mes amis qui sont sur la ligne de front à des postes très durs, me disent : « La première chose que je ferai quand je serai à Kiev, c’est d’aller dans ton cinéma et de regarder un film ». Je leur réponds qu’ils sont les bienvenus et ils viennent !

Tu évoques les histoires inspirées par le réel. En même temps, quand on est englué dans un moment difficile comme une guerre, c’est nécessaire de s’éloigner. Ce n’est pas si simple de tourner comme ça, de créer une histoire, d’avoir un point de vue, une certaine distance avec son sujet.

N.P. : Je ne peux parler que de mon point de vue. Les gens ont des approches différentes à ce sujet. Pour moi, c’est très difficile de faire des films en temps de guerre parce que tu es complètement éloignée et affectée par tout ce qui se passe. Pour réaliser, il faut être calme et stable, mais tu es tellement perturbée que tu n’arrives pas à faire quoi que ce soit. Etrangement, j’ai fait un rêve prophétique où une force étrange m’a envoyé un film qui s’appelle I Did Not Want to Make A War Film. Ca a été thérapeutique pour moi de faire ce film et d’acquérir cette distance à travers les objectifs de la caméra. C’est un film très intime, un journal, le genre de film que je ne ferais jamais. Avant la guerre, je me serais dit : « Quoi ? Un film portrait, un journal intime ? Tu n’es pas une réalisatrice ? Fais quelque chose de plus fort ». Je me suis en fait rendue compte que la guerre ne te donne pas le choix, alors je me suis sentie dans l’obligation de faire ce film. J’ai choisi de faire un film très intime et, à travers cette expérience, j’ai voulu raconter quelque chose d’universel sur la façon dont la guerre influence ton quotidien. C’était cela mon choix – les histoires personnelles – parce que cela touche tout le monde. Il n’y a personne en Ukraine qui n’est pas affecté par cette guerre. Je voulais le montrer avec mes merveilleux collègues qui font des films magnifiques. Beaucoup de monde filmait déjà avant le 24 février (2022, le début de l’offensive russe en Ukraine), mais la guerre a dramatiquement changé les récits. Au début, tu es choquée et stressée, mais, en tant que cinéaste, c’est ton instinct et aussi ta mission de documenter cette réalité parce qu’il faut témoigner des crimes de guerre. Il y a beaucoup de propagande russe qui est très sophistiquée, qui fonctionne auprès des intellectuels. Les Russes manipulent de façon extraordinaire, ils dépensent énormément d’argent dans ce but. Nous, les Ukrainiens, nous faisons beaucoup, mais parfois nous avons besoin du pouvoir de l’art pour raconter la vérité. C’est notre mission. C’est toujours difficile de garder l’équilibre, mentalement et physiquement. Je peux te dire que c’est un cauchemar d’organiser la production d’un film avec des coupures électriques.

Beaucoup de gens sont paralysés, beaucoup font du bénévolat comme personnel médical par exemple. Tout le monde a trouvé son chemin parce que ça fait un an maintenant que la guerre a débuté. Beaucoup de nos collègues sont partis à la guerre, quelques uns sont décédés. Viktor Onysko, un excellent monteur ukrainien, est mort, son surnom à l’armée était Tarantino. Le protagoniste de mon premier film est mort aussi. Ils ont défendu mon existence et aussi mon droit de faire des films, alors il faut que j’en fasse pour les honorer.

Propos recueillis par Katia Bayer

Retranscription : Bianca Dantas

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *