In Waves de Phuong Mai Nguyen

À un moment où l’animation prend de plus en plus de place dans le cinéma grand public, il est bon de rappeler que nous avons en France l’un des plus grands viviers de techniciens dans ce domaine, comme nous le démontre la présence à Paris d’écoles comme les Gobelins, dont la formation est mondialement reconnue. Ainsi, nous assistons à l’heure actuelle à l’émergence d’un cinéma français d’animation de plus en plus fourni, pétri d’inventions et de styles. Un cinéma qui s’exporte magnifiquement bien outre-Atlantique, comme le montrent le succès de films tels que Arco ou encore Amélie et la Métaphysique des tubes, deux films nommés aux Golden Globes l’année suivant leur sortie.

Et c’est d’ailleurs d’outre-Atlantique que vient cette histoire, adaptée de la merveilleuse BD d’AJ Dungo et découverte à la Semaine de la Critique. Nous suivons, dans In Waves, distribué par Diaphana Distribution et disponible en DVD à partir du 3 novembre, la vie amoureuse et tragique d’AJ et Kristen, deux adolescents angelins qui vivent au gré des vagues et dont la vie va soudain basculer lorsque Kristen tombe malade. Et à l’occasion de la sortie en DVD, avec Format Court, nous vous faisons gagner 3 exemplaires DVD du film In Waves !

« Des profondeurs de l’océan aux tempêtes déchaînées, le chagrin vient par vagues. La seule chose à faire, c’est continuer à surfer. » Ces mots magnifiques résument à eux seuls la poésie et le vague à l’âme qui nous accompagnent, nous spectateurs, à la sortie du film. Avec son premier long métrage, la réalisatrice Phuong Mai Nguyen, dont nous avions déjà pu découvrir le travail avec le court métrage d’animation Chez moi, disponible sur le DVD d’In Waves, nous raconte ici une histoire qui fait écho à ses précédentes préoccupations. Dans ce court métrage, elle dépeignait, de manière symbolique et à hauteur d’enfant, le bouleversement de l’environnement familial et des repères du quotidien.

Ici, elle réadapte pleinement l’œuvre d’A.J Dungo, là où ce dernier utilisait son expérience personnelle pour nourrir une œuvre duochrome profondément mélancolique et intimiste, entre passé et présent, la réalisatrice décide de se détacher de cette approche pour plonger directement du côté du teen movie expressionniste. C’est ainsi qu’avec beaucoup d’entrain, que le film revisite ce genre popularisé aux États-Unis dans les années 80, tout en y ajoutant un point de vue extérieur sur un environnement américain rarement traité dans le cinéma français. On sent ainsi le profond amour qu’éprouve Phuong Mai Nguyen pour ces personnages, ce genre et cette thématique de l’adolescence et, par conséquent, de cette innocence qui prend fin trop tôt, à un moment où l’avenir, cette chose si précieuse pour la jeunesse, se voit compromis. Un film qui, par son sujet, peut notamment résonner avec ce que vit la jeunesse à l’heure actuelle.

On peut voir que la réalisatrice n’a à aucun moment peur de se réapproprier la BD, tirée d’une histoire vraie vécue par son auteur, pour y apporter sa patte et sa propre vision de cette tragédie. Cela se traduit aussi bien dans le rythme du film que dans sa patte visuelle, totalement remaniée, qui lorgne désormais du côté du cinéma de la West Coast, en empruntant à des références vidéoludiques telles que la saga « Life Is Strange ». Cependant de son matériau original, la réalisatrice a conservé la simplicité et l’efficacité de la structure narrative du récit, qui oscille entre la mythologie liée au surf, dont elle reprend la même charte visuelle que dans la BD, et les aventures de nos deux amoureux ainsi que leur lutte contre la maladie. Mais si le film ajoute une troisième temporalité, celle des années qui suivent, où l’on retrouve un AJ seul au monde.

Là ou se trouve l’un des principaux piliers du succès du film se trouve dans le personnage de Kristen, complètement revisité par rapport à la BD. Là où elle était avant tout traitée comme un fantôme, une surface réflexive pour AJ Dungo sur son propre deuil et ses souvenirs, la réalisatrice lui offre ici un véritable rôle à part entière. Elle est à la fois une femme casse-cou, ivre de joie de vivre, mais aussi profondément remplie de sagesse. Elle est le cœur du film, qui se voit rythmé par la physicalité de cette femme qui veut profiter des quelques instants qui lui restent. En prenant du recul sur l’œuvre d’origine, la réalisatrice réussit véritablement à se réapproprier le personnage. C’est notamment ce qu’on peut lire dans l’interview qui accompagne la BD, dans laquelle AJ rapporte un discours qu’il a reçu de la part du frère de Kristen, qui disait qu’« ils l’ont faite bien plus cool qu’elle ne l’était dans la vraie vie ». De ce point de vue, le film fait preuve d’un recul assez bienvenu. Sans oublier l’interprétation absolument magnifique de Lyna Khoudri, qui lui apporte une fragilité, une forme de vulnérabilité et de dévoilement qui accompagnent le parcours tragique de Kristen avec beaucoup d’élégance et de grâce.

Ainsi de par la mélancolie inhérente au genre du teen movie, qui évoque généralement un temps passé et révolu, propice aux réflexions des protagonistes, on aurait pu craindre que le film ne tombe d’autant plus tête la première dans un misérabilisme crasseux et doloriste, compte tenu de son sujet, le cancer chez les adolescents. Mais c’est avec un profond respect pour ses personnages et leur parcours initiatique que Phuong Mai Nguyen aborde l’œuvre d’AJ Dungo. Cependant, tout en respectant la dignité de ses personnages, le film ne reste pas amorphe et explore magnifiquement sa mise en scène en travaillant le motif de la vague, de la mer et, plus particulièrement, du surf. En s’éloignant du minimalisme de la BD pour adopter un expressionnisme immersif, la réalisatrice nous livre des scènes de surf rarement observées dans le cinéma français, et plus encore dans le cinéma d’animation. D’autant plus lorsque l’on sait que son budget, inférieur à 10 millions d’euros, n’est rien comparé à celui des blockbusters américains. Cette ambition passe par une expérimentation visuelle à mi-chemin entre la 2D et la 3D, qui donne de la profondeur aux personnages, dont on perçoit la sincérité et auxquels on s’attache au fur et à mesure que le film avance. Un expressionnisme qui nous offre des moments de poésie d’une rare beauté, dans les instants du quotidien, dans la légèreté et la fragilité de la vie, mais qui trouve son acmé dans le climax émotionnel du film. Le personnage d’AJ trouve alors, dans la réminiscence des vagues sur le sable, une allégorie absolument magnifique de sa manière d’appréhender le deuil, nous laissant, à la fin du film, totalement déshydratés tant nous avons pleuré.

De par sa justesse et sa beauté à la fois plastique et sensorielle In Waves confirme une fois de plus la formidable vitalité du cinéma d’animation français. D’ailleurs, alors que le film ne dure qu’une heure trente, nous aurions volontiers passé bien davantage de temps en compagnie de ces personnages, qui continueront de nous habiter bien après la séance.

Dylan Librati

Article associé : l’interview de la réalisatrice

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